lundi 25 mai 2009

Et si on parlait d'argent ?

La plupart des élèves pilotes qui traversent la grande mare pour suivre leur formation ne possèdent généralement à leur arrivée, en plus de leur grand rêve de gosse, qu’un PVTLe Permis Vacances Travail est la solution que choisissent beaucoup d'étudiants qui n'ont pas eu le temps ou l'envie de lancer une demande de résidence permanente, ou qui ne souhaitent pas rester au Canada après leur formation. et le budget dicté par le sacro-saint devis de l’école qu’ils espèrent - souvent naïvement - pouvoir respecter.
En plus de leur famille et de leurs amis, ils ont parfois quitté le travail qui leur apportait la sécurité et qui leur a permis d’amasser la petite fortune qu’ils s’apprêtent à dépenser fiévreusement. Ils ne savent pas encore à ce moment qu’une bête crise économique engendrant la flambée du prix du pétrole, ou encore que la restructuration de l’école de pilotage qu’ils ont eu tant de peine à choisir, et en laquelle ils placent toute leur confiance, risquent à tout moment de remettre en cause le bon déroulement d’une formation qu’ils ont si ardemment rêvée, voulue et préparée. Ils ne savent pas non plus nécessairement que l’aviation devient presque immanquablement une maîtresse qui, toujours plus belle et séduisante au gré des étapes franchies, se veut aussi de plus en plus exigeante et gourmande. L’aviation est une extravagante putain…devinez qui est son maque.
Certains élèves-pilotes se voient donc parfois stoppés net dans le courageux élan de leur apprentissage. Car à la faveur des aléas économiques, ou simplement parce que le talent s’avère plus lent à naître pour atteindre leurs objectifs, le fruit d’années de travail ne suffit pas toujours à assurer jusqu’au bout le financement de la formation de pilote. Et la longueur de l’arrêt qui leur est imposé dépend généralement, non seulement de leur motivation, mais surtout de leur capacité à retourner au travail pour remettre leurs finances à flots et le compte client de l’école à zéro. Voire bien au-dessus.

J’ai commencé ma formation avec pour objectifs une licence privée, puis une licence commerciale (qui tire actuellement sur sa fin) suivie d’une qualification multi-moteurs et IFR. Mais il m’a rapidement semblé évident que l’instruction était pour moi un passage obligé ; et ce pour diverses raisons que j’aurai l’occasion d’expliquer dans de futurs billets.
Les premiers symptômes sont apparus alors que, tout occupé depuis octobre 2008 à ma formation de pilote commercial, j’avais quelque peu délaissé mes clients, priant presque le bon Dieu que l’un d’eux ne vienne surtout pas bousculer le train-train de mes cours. J’étais alors convaincu que je pouvais venir à bout de mon projet avec les moyens qui étaient les miens à ce moment. Cependant, une fois les comptes (re)faits, il s’est avéré que je n’allais de nouveau pas arriver à assumer financièrement le coût total de ma formation en ajoutant celui de la qualification d’instructeur. La crise économique passant par là, les opportunités de travail me semblaient de plus en plus improbables et j’ai dû faire face à quelques mois de doutes, mes certitudes concernant ma capacité à faire face financièrement s’écroulant dramatiquement un peu plus chaque jour. Mes chances de trouver un projet client étaient quasi nulles et je me préparais donc, à l’instar de Benjamin en son temps, à m’en aller griller quelques steaks hachés chez Mc Donald’s, ou vendre du starterkit matinal café/beignes à $ 2.54 chez Tim Hortons. A 44 ans, cette perspective ne m’enchantait guère, mais comme on dit chez moi : « faut savoir c’qu’on veut ! ». Mais à tout prendre, je préférais encore l’odeur du café à mes délicates narines à celle du graillon dans mes chemises.

J’ignore pourquoi, mais j’ai toujours eu une chance inouïe dans mon travail. Indépendant depuis 9 ans, je ne suis jamais réellement resté sans activité contre mon gré, mon réseau de connaissances et d'amis,Que je peux d'ors et déjà remercier à travaers ces lignes : Merci Stéph, Anne, Vero, Alain, Pierre, Fred et Guillaume, Alex, Guillaume, Michel, Benjamin. Sans vous, tout cela n'aurait jamais été possible. se chargeant amicalement de me fournir ou de m'orienter sur les projets sur lesquels je travaille.
En mars dernier, alors que j’échafaudais toute une stratégie pour me replacer dans de meilleures dispositions financières, allant jusqu’à proposer à ExactAir de m’embaucher pour travailler sur le développement d’outils et la mise en place d’une stratégie pédagogiques, ou à imaginer un retour en France de quelques mois après l’obtention de ma licence professionnelle, mon téléphone a sonné de façon pour le moins inattendue. Mon plus ancien client souhaitait me confier la refonte de ses sites internet ! C’est ce qu’on appelle chez nous « avoir une chance de cocu ». J’ai trouvé cette chance d’une incroyable insolence, mais je l’ai vue comme le signe d’une bonne étoile, un formidable pied de nez aux incertitudes, et un énorme encouragement à ne surtout pas baisser les bras. Le cas échéant, c’eût tout simplement été une insulte aux bons auspices et je ne mériterais même pas d’être encore là aujourd’hui.
Mon premier réflexe, suite à ce coup de fil providentiel, fût de penser avec tristesse que je ne serais pas pilote professionnel fin mars si j’acceptais ces projets qui nécessitaient ma présence à Paris. Puis j’ai pensé à Franck, rentré dans ses Pyrénées et bataillant comme beau diable d’une agence d’intérim à l’autre pour parvenir à se reconstituer un capital qui lui permettrait de terminer son IFR. Ou encore Fred qui, le temps d’un réapprovisionnement de compte, a dû se contenter de regarder passer les avions et de rêver qu’il finirait peut-être un jour son Multi/IFR, lui aussi.
J’ai aussi pensé à Benjamin, pourtant déjà instructeur et qui, par dépit et déception, n’est jamais rentré au Québec après les fêtes, et que j’ai retrouvé en Janvier dernier à Paris, derrière le grill d’un Mc DoDans l'incapacité d'assumer financièrement le minimum vital pour vivre au Québec, Benjamin m'a annoncé, alors que nous nous trouvions en même temps à Paris, qu'il ne reviendrait pas au Canada. Il avait pris un job chez Mc Do en attendant d'intégrer l'école Mermoz qui forme des pilotes de ligne. A ce jour, il continue d'y suivre ses cours et, cerise sur le gâteau, se trouve sur la liste d'attente des Cadets d'Air France. Sa voie est désormais toute tracée... il sera pilote de ligne d'ici 2 à 3 ans au plus. Une belle revanche sur les jours de vache maigre. Parisien. Et je n’ai pas non plus oublié Alex, instructeur depuis quelques mois lui aussi, mais qui, en couple et avec un bébé de quelques mois, avait toutes les peines du monde à boucler les fins de mois, bien qu’ayant récupéré les étudiants de Benjamin. La putain prend parfois plus qu’elle ne donne, et il faut être bien amoureux pour le lui pardonner…
Je n’en étais pas encore à vivre la même situation que mes « camarades de jeu », mais j’avais parfaitement conscience qu’un jour ou l’autre, pas si loin que cela, je tomberais moi aussi, le portefeuille exsangue, et le moral en vrille. J’ai donc mis ma licence commerciale de côté pour un temps et j’ai dit « oui ». Après tout, j’avais bien attendu 44 ans pour me frotter aux ailes de la putain ; je pouvais encore attendre un mois ou deux pour la marier.

- Et il consiste en quoi, exactement, ce projet ?
- Oh ! le mieux c’est qu’on en discute de vive voix. Tu es libre demain ou vendredi pour qu’on se voie et qu’on en parle ? En fait, il y a deux projets…
- Heuuuuuu…. Alors, je suis pas mal pris chez un client en province,.A cet instant, le client est convaincu que je suis à Paris. Le numéro qu'il a composé pour me joindre est un numéro SIP français qui me permet d'appeler de mon ordinateur et d'être joint sur la même ligne, quel que soit l'endroit dans le monde où je me trouve. là….mais je devrais remonter sur Paris ce week-end… on peut se faire ça….. disons….. mardi ou mercredi la semaine prochaine, ça vous irait ?
- Mercredi à 9h00… ? Ca marche ! A mercredi alors !


Et voilà. Un billet, une valise, et un avion plus loin, j’ai débarqué à CDG le lundi suivant en priant cette fois le bon Dieu que le jeu en vaille vraiment la chandelle. C'est-à-dire que le projet soit assez conséquent pour justifier au minimum la dépense du voyage et les frais d’un séjour d’une durée encore indéterminée à Paris.

C’est ce même client qui, deux ans plus tôt, par son inconstance et son incroyable versatilité, me fît définitivement sauter les plombs et décider de changer de carrière. Ironie du sort, c’est très probablement lui qui va me servir sur un plateau d’argent la fin de ma formation de pilote ! D’où un étonnant retour d’affection, pas du tout dans mon tempérament, habituellement.
De retour à Chicoutimi après deux mois à Paris, je n’ai terminé qu’un des deux projets de mon client et je dois gérer en même temps mon travail et la fin de ma licence commerciale. Mais j’ai au moins la certitude de pouvoir terminer ma formation sans retourner dans ma tête dix fois par jour et le soir avant de m’endormir, la question financière. Jamais je n’avais entrevu jusqu’à aujourd’hui combien la tranquillité d’esprit est un luxe.

Ce billet s’adresse en particulier aux futurs étudiants pilotes français qui me questionnent parfois par mail ou postent leurs préoccupations financières sur les forums aviation. Les finances de papa-maman ou le prêt étudiant miraculeusement accordé par la banque ne sont pas toujours suffisants pour mener à terme un projet de formation de pilote. Dans la mesure du possible, garder le contact avec le travail que l’on avait avant de commencer à voler est incontournable. Pour les plus jeunes qui n’ont jamais travaillé, prévoir une alternative en cas de difficultés financières est une sage attitude à avoir avant même de commencer les cours. Car les petits boulots proposés par les écoles de pilotage ne sont pas légion et ne suffisent pas à financer les cours.

Et pour ceux qui accèdent au Graal et ambitionnent de rester travailler un temps pour leur école afin de monter leurs heures avant d’aller grossir les effectifs des « majors », il peut être utile de savoir que les promesses d’embauche peuvent être comprises de bien des manières ; les notions de « promesse » et « embauche » étant ici toutes relatives et soumises à l’idée que l’émetteur se fait d’une promesse… Oui, vous pouvez être sollicité par votre école pour voler de manière régulière une fois décrochée votre licence commerciale. Mais pas nécessairement être rémunéré pour autant. De la même façon, être embauché ne signifie ici pas grand-chose dans la mesure où il est possible de se faire débarquer en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, et ce sans préavis et pour à peu près n’importe quelle raison. Il est donc très facile pour une compagnie de tenir ses promesses. Pour deux mois… ou pour deux jours.

Je vous l’ai dit, la putain est bien jolie. Mais les nuits blanches qu’elle a à vous offrir ne sont pas forcément celles qu’on croit… A moins d’être assez masochiste pour jouir de la fièvre de l’attente.