vendredi 26 octobre 2007

Coming out.

Ceux qui me connaissent savent que derrière mon côté parfois ours bourru et soupe au lait se cache un rêveur, idéaliste, contemplatif, souvent dans la lune, pas cartésien pour deux sous, préférant parfois la liberté et la créativité à la rigueur et à la précision, plus orienté poésie que théorèmes, souvent passionné, donc parfois impulsif et imprévisible (ou plutôt souvent là où on ne l’attend pas). J’exagère un peu le trait, mais à peine.
Ce qui nous donne donc comme résultante une sorte d’électron libre, avançant plutôt dans le sens du vent, peu enclin à suivre la meute, refusant les carcans et les limites trop bien tracées, sauf à ne pas avoir d’autres choix et à y trouver un réel intérêt pour moi comme pour les autres. Car finalement, il peut s'avérer amusant de respecter les règles lorsque le jeu en vaut vraiment la chandelle.
Or, l’aviation, si l’on exclue la part de rêve induite par le ciel, le voyage, et l’image romantico-aventurière du pilote, ne repose que sur un ensemble de procédures rigides et incontournables, régies autant par des principes mécaniques, physiques et mathématiques, que par des règles de comportement que tout élève-pilote se doit d’assimiler au mieux et de respecter à la virgule près, que ce soit au sol, en vol, ou lors de la préparation d’une navigation. En résumé, un pilote passe le plus clair de son temps, dès la planification d’un vol et jusqu’à ce qu’il arrive à destination, à gérer des données qui sont la plupart du temps essentielles et interdépendantes. Sa propre vie et celle de ses éventuels passagers ne sont conditionnées, le temps du vol, que par sa connaissance parfaite et sa capacité de gestion de ces données. Des chiffres, pour environ 95% d’entre-elles.

J’ai toujours détesté les chiffres. Je crois savoir pourquoi, mais là n’est pas le propos. Les chiffres ne font pas partie de mon univers – c’est comme ça - et j’ai une réelle aversion à calculer. Donc une paresse toute naturelle à les contourner, les esquiver, les ignorer, les oublier, les laisser tomber... si je peux me le permettre, bien évidemment. Cela peut devenir un réel problème dans certaines situations, une sorte de dyslexie pouvant parfois apparaître à la lecture ou à l’écriture, avec principalement des inversions ou de mauvaises interprétations. Les aptitudes intellectuelles au calcul de l’être humain se situant dans la partie gauche du cerveau, j’en déduis que j’ai peut-être, dans le meilleur des cas, deux parties droites.
Etant parfaitement conscient de ce défaut – ou devrais-je parler de handicap ? -, je suis lent et totalement paranoïaque lorsqu’il s’agit d’effectuer des calculs autres que ceux que l’on fait dans la vie courante (oui, je sais quand même compter ma monnaie…). Je doute toujours du résultat, cherche un autre moyen de l’effectuer et de le vérifier, bref, un vrai casse-tête. Et pourtant, j’utilise comme tout le monde une calculatrice, laquelle reste encore le moyen le plus sûr d’arriver au résultat pourvu que l’on ait bien compris le problème et le mécanisme qui va permettre de le résoudre.
Seulement voilà, lorsque l’on devient élève pilote, on commence par les bases, cela va de soi. Et cet outil rapide, pratique, précis et ergonomique qu’est la calculatrice se trouve remplacé par une règle à calcul en plastique : le CR3. Ou « computer » en bon français aéronautique. Cette règle consiste en un quadruple plateau circulaire, une sorte de galette constituée de quatre couches empilées les unes sur les autres et que l’on fait tourner dans un sens ou dans l’autre pour placer des chiffres en vis à vis. Le truc qui vous fait forcément ressembler à une poule qui a trouvé un couteau lorsque vous déballez le paquet-cadeau. Côté pile, des graduations des échelles, des fenêtres, des échelles dans les fenêtres et des fenêtres dans les échelles, des pieds, des mètres, des Gallons US, des Gallons Impériaux, des nœuds, des vitesses vraies, des vitesses indiquées, des altitudes pression, des Celsius, des Fahrenheit, et tout un tas d’autres joyeusetés. Côté face, d’autres graduations, d’autres échelles, des grilles, des rosaces, des degrés, des « crosswind », des « tail wind », et j’en passe.
Dieu merci, je suis meilleur en anglais qu’en maths. Et là, ça tombe vraiment, mais alors vraiment bien. Parce que, cerise sur le gâteau, le guide d’utilisation qui vient avec cet instrument de torture est en anglais !!! Deux matières en une… formidable, non ?
Je crois savoir qu’un certain Ray Lahr, pilote américain, a inventé cet outil dans les années 50 (merci Mr. Google). En l’observant (l’outil, pas R. Lahr), je ne peux m’empêcher de repenser à la visite de ce sous-marin nucléaire il y environ trois ans, à Cherbourg. La complexité de « la chose » m’avait plongé dans un abîme de perplexité, considérant sa finalité qui, dans l’absolu, était pour le moins hideuse. Que l’on puisse se casser la tête à se point pour éliminer son prochain (mais aussi ceux d’après) m’avait laissé comme un gros doute sur le genre humain. Dans le cas du CR3, il s’agit d’un outil dont le dessein est autrement plus noble et louable. Mais qu’un type puisse se faire autant de nœuds au cerveau pour « pondre » un outil de calcul paradoxalement aussi simple de conception et de facture, et aussi complexe dans le nombre de possibilités qu’il offre… cela me laisse aussi perplexe. Et je ne suis pas loin de penser que nous effleurons intellectuellement le domaine du sado-masochisme. Et que le premier pilote capable d’utiliser ce « machin », correctement et sans faire d’erreurs, dans une machine à laver volante, au milieu des trous d’air et des orages, lorsque ses lunettes ont glissé sous son siège, me jette la première pierre… Et même la deuxième.

Le cours théorique d’aujourd’hui porte sur la navigation aérienne. Il fait suite à celui de la semaine dernière au cours duquel nous avons «(re-)découvert » les cartes aériennes et des notions telles que les fuseaux horaires, la route vraie, la route magnétique, la déclinaison, les caps vrais et magnétiques, le repérage, la loxodromie et l’orthodromie, etc…
Il s’agit aujourd’hui de préparer une navigation en utilisant les divers outils à notre disposition et les documents types qui nous servent à relever les résultats de nos calculs que nous sommes sensés utiliser en l’air pour gérer notre vol. L’exercice sera suivi du remplissage du formulaire de plan de vol et de l’exercice de masse et centrage. Trois heures.
Alexis, notre jeune instructeur théorie, nous explique aujourd’hui, de manière un peu plus approfondie, le fonctionnement du CR3. Trois fois. Parce que nous sommes trois élèves et que l’un d’entre-nous perd un bout de « la communication » à chaque explication…
Une fois compris qu’un côté du CR3 sert à gérer, combiner, ou convertir des unités de distance, de quantité, de temps, température, etc…, et que l’autre côté nous servira à gérer, entre autres, des caps et des vents, nous déplions notre carte aérienne pour y tracer la route que nous allons suivre pour aller de l’aéroport de St-Honoré (CYRC) jusqu’à Tadoussac, via Bagotville (CYBG). Une petite info d’importance vient pimenter l’exercice : la direction et la vitesse du vent à une altitude que nous décidons au départ. Alexis nous explique la nécessité de tirer des lignes sur la carte pour matérialiser la route, puis de fractionner le trajet obtenu en portions de 10 milles nautiques pour faciliter le repérage ultérieurement. D’autres lignes tirées à 10° des premières permettent de créer le long de la route prévue une zone dans laquelle il sera plus facile de constater, et corriger de plusieurs manières une déviation de cap. Rien de bien sorcier jusque là, puisqu’il ne s’agit, en quelque sorte, que de faire de jolis dessins sur la carte. Ou de la saloper à coup de feutres baveux, dépendamment du talent et de la technique de l’artiste.
L’étape suivante consiste à utiliser le CR3 pour calculer, ici une dérive (ben oui… la direction du vent !), là une vitesse propre, la quantité de carburant utilisé, ou encore un temps de vol estimé. C’est à ce moment précis que je me demande à quelle sauce je vais être mangé et si je ne vais pas me sentir obligé de refaire mes valises pour le premier Montréal-Paris en partance. Car au moment de réaliser les calculs inhérents aux paramètres de notre pseudo-vol, ce vulgaire bout de plastique me fait vivre un enfer intellectuel, une tempête cérébrale (à droite, donc) inouïe dès que je pose les yeux dessus. J’ai pourtant révisé mon sujet cet après-midi en réalisant quelques exercices du guide d’utilisation. Je n’ai pas excellé, j’en conviens, mais j’étais loin d’être ridicule. A moins que la page des solutions ne m’ait menti… Or, je suis ce soir totalement démuni au moment de faire cette navigation, au point que je n’arrive même pas à retrouver les échelles, les unités, etc… Et pour être honnête, il arrive un moment où je ne sais même plus à quel résultat je veux parvenir. Je confonds les échelles, maîtrise mal les graduations qui peuvent représenter à la fois des unités, des dizaines, des centaines ou des milliers… Me voilà tout à coup plus de trente en arrière, bloqué devant une feuille blanche, à la fois désespéré et honteux de mon ignorance crasse.
Pourtant, je sens bien que cet outil, bien que génial (lui), reste à ma portée. Simplement, je ne suis plus habitué à la gymnastique intellectuelle qu’il m’impose et c’est encore un sujet qui demande de l’entraînement. Beaucoup d’entraînement. Bon an mal an, avec l’aide d’Alexis, je finalise l’exercice. Mais je viens de comprendre que la route va être plus longue que prévue… un grand moment de solitude. Alexis nous donne à la fin du cours un devoir à faire à la maison : un autre exercice de navigation, bien évidemment. Je comprends que je ne serai jamais capable de le faire seul. Et je comprends surtout qu’un seul exercice ne suffira pas ; je dois les faire à la chaîne pour assimiler l’ordre des calculs, la mécanique de la nav en quelque sorte, et être à l’aise avec l’outil. Alors une idée me traverse l’esprit (ah ! enfin !) : trouver un acolyte, constituer un binôme avec un autre élève-pilote et travailler là-dessus à la maison, des journées entières s’il le faut, jusqu’à ce que je sois capable de le faire les yeux fermés. Et avec le sourire.
J’appellerai Alex, un jeune élève fraîchement « débarqué » par l’armée de l’air française pour des problèmes de taille. Ce « gamin » est malin comme un singe, curieux, passionné, et je suis certain qu’il est du genre à bouffer de la nav dans le seul but d’occuper les longues soirées d’hiver qui s’annoncent.
Julien, l’autre élève français derrière moi, lui aussi ancien de l’armée de l’air, a quasiment réussi sa nav. Seul. Alexis capte ma mine déconfite et croit bon de préciser que les cadets qu’il instruit l’été font la même chose… en plusieurs semaines. Ce scoop est sensé nous rassurer sur notre capacité à réaliser une navigation. Dans mon cas personnel, il en faudra bien plus. Mais c’est l’intention qui compte.

Comme dirait notre cher Molière et comme vous vous le dites-vous aussi probablement en lisant ces lignes : « Mais qu’allait-il faire dans cette galère ? ». Pourquoi se lancer dans un projet pareil en étant aussi conscient des ses limites ? Sénilité précoce et débilitante ? Inconscience totale ? Masochisme ? Non, je crois sincèrement que l’on n’est jamais tout à fait nul et irrécupérable, à moins d’être à moitié débile. Malgré le doute qui m’envahit parfois et l’envie de prendre mes jambes à mon cou pour rentrer chez moi, je suis intimement convaincu qu’en trouvant « le bon angle d’attaque » et la façon de faire qui nous correspond, on peut progresser, voire devenir bon dans un domaine. C’est juste une question de travail et de patience.
Je me souviens de Nicole, cette collaboratrice de 50 ans, qui n’avait pas fait d’études et savait tout juste faire une addition et écrire son nom et son adresse sans fautes d’orthographe. Touché par sa motivation son envie de savoir, je lui avais appris à faire la caisse du jour, préparer les remises en banque (je réalise que moi, nul en maths, lui apprenais à compter et gérer… le comble !), saisir sur ordinateur les ventes du jour et les stocks et en déduire les commandes nécessaires, motiver ses collègues et répartir les tâches… Doucement, patiemment, pendant deux ans, reprenant mon explication chaque fois que je voyais dans son regard une question qu’elle n’osait formuler elle-même. Nicole a finit en quelque sorte par me seconder et me remplacer pendant mes congés. Elle était passée du statut de simple employée exécutante à celui de véritable collaboratrice, capable d’assumer très correctement les responsabilités que je lui confiais. C’est un des plus beaux exemples de progression qu’il m’ait été donné de connaître.
Au risque de paraître présomptueux, je crois pouvoir, comme Nicole, partir de presque rien et arriver à quelque chose dans l’aviation. Cela passe, entre autres, par de gros doutes et une bonne dose de mésestime de soi dans les moments d’ignorance et de difficultés… qu’importe, je n’en mourrais pas. A moi de négocier au mieux ces états d’âme et de travailler un peu plus que les autres pour combler les lacunes.

Pour finir, j’ai lu il y quelques années – dans un magazine d’aviation, je crois - que St-Exupéry n’était pas aussi grand pilote qu’il était écrivain. La petite histoire dit qu’il rêvait beaucoup à bord de son avion et se permettait même de crayonner ses dessins et d’écrire en vol. D’où, paraît-il, quelques sueurs froides alors qu’il avait perdu sa route. L’histoire ne dit certes pas ce qu’il faisait au moment où son avion a sombré. N’empêche, ce gars là a passé, malgré tout, des années derrière le manche d’avions de guerre… pas mal pour un artiste.
Je ne suis pas St-Ex, loin de là. Mais force est de constater que si la valeur n’attend pas le nombre des années, elle n’attend pas non plus les plus grandes dispositions ; et les personnalités les plus atypiques créent parfois la surprise.
Mais j’avoue, tant qu’à faire, que je préfèrerais faire partie des bons.

Au fait, Cosinus… c’est pas un gros mot, ça ?

lundi 22 octobre 2007

Cul par-dessus tête.

Voilà treize jours que je n’ai pas volé. Mais le temps aujourd’hui est magnifique : ciel bleu intégral, plein soleil, certes un peu frais, mais vent quasi nul à en juger par la manche à air qui pendouille tristement sur son mât lorsque je longe l’aéroport en arrivant chez ExactAir. De quoi se faire un beau vol, des conditions toutes idéales pour des exercices en séries comme Julien ne maquera pas de me les demander.
Il arrive justement avec… 45 minutes de retard. Son examen en vol multi-ifr a été retardé d’une demie-journée et il « n’a pas eu le temps de me prévenir ». Il sort du Piper Seneca la mine réjouie, droit dans ses bottes et le nez au vent, et je devine que le test s’est bien passé. Ce que son examinateur, qui le précède, ne manque pas d’annoncer par anticipation, lui évitant ainsi sournoisement de claironner lui-même la bonne nouvelle. Nouvelle accueillie avec « bonne humeur » par les uns et les autres… mais sans plus. Curieux.

Julien et moi nous retrouvons quelques minutes plus tard dans la salle de formation pour une petite introduction aux exercices que je vais effectuer en l’air. Au programme : décrochages en virage et vols au instruments.
45 minutes plus tard, nous voici en route vers le nord pour un vol en zone d’entraînement à la verticale du lac Lamothe, à 3500 pieds d’altitude. Un bon plan d’eau en cas de crash… rien de plus rassurant, n’est-ce pas ?
Et commencent les décrochages à répétition. Un premier avec moteur, un second sans moteur. Et toute une série d’autres décrochages en virage. J’effectue consciencieusement mon HALTE (vérif Habitacle – Altitude – Localisation – Trafic , puis Exécution), ouvre la réchauffe-carbu, réduis ma vitesse, incline mes ailes, et tire doucement sur le manche pour garder mon attitude de vol horizontal. L’avion finit toujours par lâcher prise avec plus ou moins de docilité, passage du nez sous l’horizon, manche au neutre, mélange riche, remise de gaz, réchauffe-carbu ON, je tire légèrement sur le manche pour reprendre le vol en palier. Je n’attends même plus le signal de Julien et recommence mon enchaînement de mon propre chef, bien décidé à produire des décrochages impeccables. 3 fois, puis 5, puis 8, puis douze…
Je vois soudain Julien se tortiller sur son siège pour me sortir finalement « de son chapeau » une paire de lunettes opaques que je n’avais pas encore vues dans le cockpit. Je comprends immédiatement à quelle sauce je vais être mangé. Nous passons à l’exercice de vol aux instruments. La formation de pilote privé demande en effet 5 heures de vols aux instruments pour apporter quelques connaissances supposées permettre au pilote de parer aux imprévus des vols VRF.
En fait, je ne suis pas impressionné le moins du monde par cette nouveauté, et ce pour une raison toute simple : j’ai déjà le gros « défaut » de piloter « aux instruments ». Des restes du simulateur de vol, je suppose, qui font que « je colle » en permanence à l’altimètre, à mon indicateur d’assiette, et à mon cap et que j’en oublie de regarder dehors si j’y suis.
Julien me tend les lunettes que j’enfile prestement. Ma vision se retrouve donc occultée dans sa partie supérieure et je ne vois plus, du fait de la forme des lunettes, que mes instruments de bord. En trichant un peu, je pourrais bien sûr aller voir ailleurs de temps en temps… mais l’exercice m’amuse et il n’est pas question de ne pas jouer honnêtement le jeu.
Le but de ce petit jeu est de garder les 3500 pieds d’altitude, un vol en palier, ailes bien à l’horizontale, et un cap 240. Quelques virages viennent de temps en temps pimenter l’action puisqu’ils impliquent le contrôle du coordonnateur de virages et le taux d’inclinaison des ailes. Je me sens à l’aise très rapidement dans cet exercice et mon regard prend vite l’habitude de voyager entre les quatre instruments qui me sont nécessaires pour le mener à bien.

Je constate au bout de quelques minutes que Julien ne dit plus un mot. Son silence dure et va durer de longues minutes, et je crois savoir ce qui se passe dans sa tête à ce moment précis.
Julien est enfin un vrai pilote (si tant est que l’on puisse être un vrai pilote avec juste un résultat d’examen en poche…) et savoure un succès sans aucun doute ardemment attendu, et si souvent rêvé. Il est en train de se dire qu’il est enfin libéré d’un an et demi de travail acharné, et qu’il va enfin pouvoir garder dans ses poches tout l’argent qu’il va gagner à partir de maintenant. Finies les fins de mois de chien à se demander s’il pourra donner assez de cours de pilotage pour se payer les siens ; bientôt oubliés les abus honteux d’une école qui l’exploite comme instructeur indépendant et à lui l’aventure du grand nord sur les légendaires DC3 de Fedex ! Julien sait que la fin est proche et que le téléphone sonnera bientôt pour le sortir de ce passage obligé, l’instruction, dont le seul avantage est de « monter les heures » et de consolider un CV qui ne sera jamais assez dense pour quelque compagnie que ce soit.
Julien m’a raconté un bout de son histoire ; je sais d’où il vient. Et je pense avoir une idée très précise de la satisfaction qu’il doit ressentir, de ce sentiment d’accomplissement et de réalisation de soi. L'époque où il poussait des cartons dans des entrepôts lugubres et poussiéreux n'est pas si loin ; mais c'est déjà de l'histoire bien ancienne si l'on considère tout le travail, toute l'énergie et toute la volonté qu'il a mis entre cette modeste vie et sa réussite d'aujourd'hui. C’est à cet instant présent un jeune homme heureux, fier de lui. Et il a bien raison. Le petit prince est devenu un grand homme. Je suis bien content pour lui. Mais je ressens en même temps comme une sorte de vague à l'âme en y pensant. Car je ne suis pas certain d’avoir son talent, son opiniâtreté et son intelligence pour pouvoir espérer être un jour à sa place.
- Tu es toujours là ? Tu dors, ou bien tu es tellement mort de peur que tu as fait le grand saut ?
- Hein ? Pourquoi ?
- Ca doit bien faire 15 minutes que tu ne dis plus rien…
- Ben… y a pas grand-chose à dire, c’est bon tout ça, tes instruments restent bien réguliers, tu ne cours pas après tes aiguilles. Que veux-tu que je dise ?
Ben voyons… il s’imagine que je vais tomber dans le panneau. Je sais qu’il n’a pas les yeux vissés sur les instruments, mais qu’il admire le paysage automnal en pensant à ses futurs galons. Mais je suis content de lui « offrir » ce moment de tranquillité qui lui permet d’être tout à son bonheur. Car au vu de l’accueil qui lui a été réservé à son retour de test, je ne suis pas certain que ses collègues lui fassent la fête ce soir.

Julien met finalement un terme à l’exercice de vol aux instruments et me demande d’ôter les lunettes opaques, de vérifier que ma ceinture est bien attachée et que rien ne risque de flotter dans la cabine. Ca, c’est ce que j’appellerais la surprise du chef… Julien m’a fait une cachotterie avant le départ mais je pense deviner de quoi il s’agit. Ca sent la vrille à plein nez !
Bingo ! La partie « privé » de ma formation prévoit une démonstration de la mise en vrille de l’avion et de la sortie de cette vrille. Pas d’exécution… trop risqué, je présume.
La vrille est une attitude complexe de l’avion qui combine simultanément les mouvements de roulis, lacet, et tangage, puis adopte une trajectoire hélicoïdale vers le bas, en tournant autour d’un axe vertical. Rien que ça.
L’idée est donc d’amener l’avion en décrochage et de l’obliger à effectuer une vrille. Rectification : l’idée est surtout d’arriver à reconnaître la vrille et de connaître la procédure qui permet d’en sortir, sous peine de crash. Mortel.
Julien sort la réchauffe-carbu, réduit totalement la puissance, corrige du pied gauche l’effet de lacet induit par cette réduction, et tire sur le manche. La machine se cabre et c’est ce moment que choisit Julien pour mettre plein palonnier à gauche. L’aile gauche de l’avion décroche totalement et tombe, entraînant un passage presque sur le dos qui me permet de voir quelques morceaux de la planète par les hublots du plafond. On se croirait en pleine foire du trône ! C’est génial, j’adore ! L’avion part enfin dans un mouvement de vrille infernale et Julien garde le pied plein palonnier pour la maintenir . La tête à l’envers mais l’estomac bien accroché, je compte un tour, puis deux… L’avion se stabilise déjà tout seul, provoquant l’agacement de Julien qui voit sa démonstration sabotée puisque n'ayant pas eu le temps d'appliquer la procédure de sortie. Je suis très surpris du faible rayon de la vrille qui est très serrée sur son axe. Petite remontée rapide, Julien nous met de nouveau les tripes en vrac. Un, deux, trois… et demi… auto-stabilisation de l’avion. Décidément, CESSNA, c’est plus fort que toi ! Julien me fait une troisième tentative encore trop vite avortée. Il est écrit que nous n’aurons jamais les six tours. Pas grave, j’ai bien imprimé l’idée, là. Une explication sur la façon de sortir de la vrille vient compléter sa « démo » : plein palonnier du côté opposé à la vrille pour l’arrêter, manche au neutre pour arrêter le décrochage, puis palonnier au neutre à la fin de la rotation, et sortie du piqué pour revenir en croisière. Simple, non ? Docilement, je m’apprête à reproduire cette figure de style. Julien m’informe qu’elle n’est pas exigée du pilote privé et que je verrai cela lors du professionnel. Dommage, je m’amusais bien.

Julien me demande finalement de mettre le cap vers Shipshaw en redescendant à 2000 pieds, et de repérer la réserve d’eau qui nous sert de point d’entrée dans la zone contrôlée. Petit test de repérage au sol, tout de même, avant de rentrer… je lui indique que nous sommes verticale Saint-Charles avec la carrière Pic (un autre de nos points de repère) à 10h00. Validé par le patron.
Juste avant la réserve d’eau, j’entame une descente à 1500 pieds et Julien prend la radio pour avertir la tour de notre approche. Piste un-deux en service, vents à 5 nœuds du 130. Arrivé à la carrière Pic, j’effectue un virage à 60° par la gauche et survole la route qui relie St-Honoré à Chicoutimi et sur laquelle je circule 4 à 5 fois par semaine.
Droit devant là-bas, l’église de St-Honoré, à ma droite, à 2h00, l’aéroport avec ses trois pistes en triangle. J’arrive presque à la verticale de deux petits plans d’eau qui me servent de repère pour mon virage à 90° vers la piste 12. Je place visuellement le seuil de piste à trois doigts au-dessus de mon dash et joue avec le régime moteur pour ajuster ma descente, et avec le manche pour ajuster ma vitesse. J’ajoute 10° de volets aux 10 déjà sortis. Le PAPI (barre de signaux lumineux rouges et/ou blancs, en bord de piste) m’indique que mon taux de descente est bon. Mais l’affaire se gâte un peu une fois arrivé à proximité de la piste où je surcorrige nerveusement, et façon bourrin, les mouvements de l’avion. J’ai l’impression d’arriver trop vite et j’ai tendance à refuser la piste et à tirer sur le manche… classique. Mais pas bien. Julien pose lui-même la machine en simulant un posé avec crevaison sur une roue. Petit malin, va.
Retour au Delta pile-poil sur la ligne jaune… Enfin un vol relativement satisfaisant. On va peut-être finir par y arriver ?


Remerciements :
Je voudrais adresser à travers ces lignes un remerciement tout spécial à François (atpla01), ex pilote et toujours passionné, qui suit mon parcours et m’envoie tantôt un commentaire sur ce blog, tantôt un mail d’encouragements et de « décomplexation ». Naviguer seul dans cette aventure est parfois pesant et les doutes qui s’installent à côté de la solitude sont parfois difficiles à ignorer. J’apprécie particulièrement ces encouragements qui m’aident et dont j’essaierai de rester digne.
Last but not the least : un gros remerciement au Pitou pour son soutien, sa sagesse, son discernement, ses avis réfléchis et pertinents, et surtout son abnégation dans cette aventure qui n’est pas la sienne et le prive en quelque sorte d’un bout de sa vie. Un don de soi… une belle leçon pour moi. Quoiqu’il arrive, je m’en souviendrai.

mercredi 3 octobre 2007

Ce qui est pris n’est plus à prendre.

Donnons à ce billet la couleur du jour : "La vérité de demain se nourrit de l'erreur d'hier" Antoine de Saint-Exupéry, Pilote de Guerre.

Arrivée à 08h45, en avance, comme toujours, dans les locaux d’ExactAir. Supposant que Julien sera probablement un peu en retard, je me laisse donc tomber dans un des fauteuils moelleux de l’espace détente afin de réviser une dernière fois avant le vol les procédures de vol lent, de distances franchissables, d’autonomie maximales, au cas ou Julien me demanderait de lui rafraîchir la mémoire. J’en profite aussi pour revoir la procédure de décrochage, ou plutôt de « sortie de décrochage » puisque le but du jeu, en vol, reste tout de même… de rester en l’air.
Julien me surprend finalement en arrivant à 9h00 pétantes et m’invite à le rejoindre dans la grande salle de cours. Petit briefing sur ce qui m’attend en l’air… j’ai bien fait de revoir hier soir et juste avant les procédures énoncées plus haut. Car comme je m’y attendais et le souhaitais de toute façon, il est nécessaire, compte tenu du temps passé depuis le précédent vol, de revoir en pratique les procédures déjà vues au dernier cours préparatoire.
Nous quittons la salle de cours après quelques minutes de briefing et Julien m’envoie directement à l’avion faire la pré-vol, après que j’aie récupéré au dispatch les documents obligatoires à bord.
Je retrouve donc ce vieux Golf-Mike-Delta-India. Déblocage du manche et vérification de ses mouvements, vérification de la position des manettes des gaz, du mélange air/essence, du réchauffage carbu, magnétos « OFF », vérif fusibles, batterie « On », niveaux carburant OK,feux anti-collision « On», Flaps (volets) 30, puis, 2O, puis 10°, batterie « OFF », sélecteur d’essence sur « BOTH », extincteur et trousse d’urgence à bord… je finis en tournant méthodiquement autour de l’avion pour l’examen des surfaces, checke le débattement des gouvernes et leurs attaches, le niveau d’huile, les disques des freins, vérifie l’absence de fuites hydrauliques, purge l’essence pour vérifier qu’elle ne contient pas d’impuretés… tout semble correct. D’autres vérifications viendront compléter celle-ci avant et après le démarrage, puis avant le décollage. J’attends Julien en réglant mon siège à la bonne hauteur et à la bonne distance du palonnier. Je m’assois pour brancher mon casque. Il fait beau et presque chaud, la porte est ouverte. Je réalise soudain qu’une fois adossé à mon siège, mon épaule gauche dépasse presque le montant de la porte ; c’est pourquoi il m’est si difficile de la fermer et pourquoi je suis si mal physiquement dans cette machine. Mais je n’ai pas le choix, je devrais souffrir en silence… la facture étant déjà plus salée que celle des autres élèves qui, eux, pilotent sur C152.
Julien arrive quelques minutes après et s’installe à ma droite. Alors que nous procédons à la check-list de démarrage, il prend conscience que je suis en quelques sorte « handicapé » de mon bras gauche qui est presque totalement coincé entre la porte et mon flanc gauche. Seule ma main gauche est juste assez mobile pour tirer ou pousser sur le manche. Je me contorsionne presque pour atteindre l’injecteur essence, à gauche du manche. Je transpire déjà à grosses gouttes et il s’en rend compte… mauvais présage. Il me demande poliment si j’ai déjà chaud. Je lui réponds que oui ; il sait que c’est faux.
Check-list après démarrage, radio « ON », heure notée, nous prenons l’ATIS (Automatic Terminal Information Service) sur le 124.95. L’ATIS est un service d’info par message enregistré qui est mis à jour plusieurs fois dans la journée avec un code alphabet international (Alpha, Bravo Charlie…), et qui donne, avant le décollage et au moment de l’approche, des informations sur la météo, la direction des vents, le calage altimétrique, la ou les pistes en service, les événements ponctuels sur les zones de circulation de l’aéroport, etc… Le code qui est « joint » au message est à redonner un peu plus tard à la tour de contrôle qui s’assure ainsi que l’on a bien pris l’ATIS et que l’on est correctement informé des conditions dans lesquelles on va décoller. Dans un souci de rapidité et de clarté (ce mot-là sourire au début, c’est normal), le message est court et très condensé. Les livres de cours ne peuvent malheureusement préciser certaines choses lorsqu’on les étudie : la rapidité d’élocution de la personne qui énonce le message, et surtout… son accent. Un ATIS québécois étant donc une vraie plaie à comprendre pour un néophyte. Dieu merci, il tourne en boucle tout le temps qu’on reste sur la fréquence. J’ai de la chance aujourd’hui car il est assez court et j’en comprends la totalité du contenu. Ou alors je progresse, tout simplement. Ce qui nous donne donc dans un débit proche du 52 mots/seconde : « Information ATC renseignement Alpha, Chicoutimi-St Honoré, renseignement Alpha, météo à un-deux-zéro-zéro-Zulu (1200Z), vents calmes, CAVOK, altimètre trois-zéro-décimale-deux-sept (30.27), pistes en service trois-zéro (30) et deux-quatre (24)».
J’enregistre mentalement le numéro de piste et cale l’altimètre à 30.27. La piste 30 est celle qui est immédiatement à proximité de l’aire de stationnement d’ExactAir. C’est en fait la même que la 12 que nous avons utilisée lors des deux vols précédents. Simplement, chaque extrémité est numérotée en fonction de l’orientation au départ par rapport au nord. Le départ en 30 (pour 300°) est donc orienté Nord-Ouest alors que la 12 (pour 120°) est orientée Sud-Est. Décollant très certainement en 30, nous partirons donc bien vers la zone d’entraînement qui se trouve au nord de Saint-Honoré.
La check-list de circulation est vite passée en revue : le trafic extérieur, les freins, les instruments, le vent…
Puis vient le point fixe avec ses réglages et ses vérifications que je vous épargne, mais à la fin duquel nous nous devons d’appeler la tour. Ou du moins l’agent « sol » de la tour, pour lui indiquer que nous sommes sur le point de partir et ce que nous comptons faire. Ayant bossé mes révisions sur les coms radio comme un fou une bonne partie du week-end précédent, je me dis que je me dois de mettre mon nouveau savoir en pratique et je demande à Julien de me permettre de le faire moi-même. Ce qu’il accepte, bien évidemment, non sans s’assurer que je sais déjà ce que je compte transmettre au contrôle sol. Nous passons sur 121.9 qui est la fréquence sol. Un sursaut de timidité m’envahi mais je me lance :

- Saint-Honoré SOL, ici Cessna 172 Golf Mike Delta India, bonjour !
- Mike Delta India, Saint-Honoré SOL ; Bonjour.
- Saint-Honoré SOL, Mike Delta India avec information Alpha ; sommes actuellement sur l’aire de stationnement d’ExactAir. Code vert
(présence d’un instructeur à bord) pour un vol en zone d’entraînement, 3000 pieds.
- Mike Delta India, altimètre trois-zéro-décimale-deux-sept Vous serez numéro un dans l’ordre de décollage devant un Beechcraft. Attendez à l’écart du Delta et rappelez une fois que vous êtes en attente.
- Saint-Honoré Sol, on vous rappelle une fois en attente à l’écart du Delta.

Juien me demande de déplacer l’avion jusqu’au marquage au sol jaune qui nous sert de limite d’attente, 200 pieds avant la piste. Je pousse légèrement la manette des gaz pour mettre l’avion en mouvement et le dirige doucement avec les pédales du palonnier. J’appuie enfin sur le haut des pédales pour freiner la machine et la stopper juste avant la ligne. J’effectue, sous l’oreille attentive de Julien, les dernières vérifications avant décollage. Puis, de nouveau, appel radio.

- Saint-Honoré TOUR, ici Mike Delta India en attente à l’écart du Delta.
- Mike Delta India, autorisé décollage immédiat piste 3-0. Vent nul. Montez aussitôt à 2000 pieds. Bon vol.
- Mike Delta India.
(terminé)

Julien me demande d’aller m’aligner et m’indique que je procèderai moi-même au décollage. Ca, pour une bonne nouvelle…
Je dirige donc l’avion vers la piste en suivant la ligne jaune centrale qui fait un virage vers la droite, m’aligne en entrant sur la piste, puis pousse le régime moteur à fond, tout excité d’avoir bientôt l’honneur de tirer moi-même sur le manche. Il fait un temps magnifique, température idéale, peu de nuages, pas de vent, c’est une belle journée pour voler et je sens que je vais y prendre beacoup de plaisir…

La tour braille soudain dans mes oreilles quelque chose que je ne comprends pas, tout occupé que je suis à tricoter avec le palonnier pour garder cet avion en ligne droite. Dans mon champ de vision, la frêle et blanche main gauche de Julien attrape et tire violemment la manette des gaz et je sens les pédales du palonnier s’échapper sous mes pieds sous l’effet de son freinage. L’avion ralentit, puis fait un rapide virage à 180 degrés juste avant lequel j’ai le temps d’apercevoir un avion du CQFA qui déboule par la gauche, sur la piste, à environ 150 mètres. Le fameux Beechcraft, numéro deux dans l’ordre de décollage.

- On n’est pas dans le bon sens !!! me lance Julien.

J’ai juste le temps de réaliser que je viens de me tromper de sens de décollage et j’arrive à peine à le croire. Nous étions autorisés pour un décollage en 3-0 et je viens de partir en 1-2, face à un autre avion qui, lui, était dans le bon sens !!!
Avant que je n’aie le temps de réfléchir plus à quoi que ce soit, nous nous retrouvons en sens inverse sur la piste et Julien a déjà remis les gaz et effectue lui-même un décollage chaotique dû au fait que n’ayant pas senti l’avion décoller du sol, je tente désespérément, et dans une confusion totale, de le garder en ligne droite avec le palonnier. Nous nous extirpons finalement de ce mauvais pas et montons à 2000 pieds comme nous l’a demandé la tour. Julien reste très calme ; pas un mot plus haut que l’autre, pas l’ombre d’un reproche dans la voix. En ce qui me concerne, je suis anéanti par ce qui vient de se passer et j’ai encore peine à croire que ce soit arrivé. Mais je comprends très vite que le stress du départ m’a fait oublier l’instruction de la tour, et que je me suis fait piéger en suivant bêtement cette ligne jaune que j’avais déjà suivie deux fois lors de mes vols précédents. J’ai mis tellement d’application à garder la roulette de nez sur cette ligne à l’aide du palonnier que je ne me suis pas rendu compte que je prenais la mauvaise direction !
Je fulmine intérieurement et pars dans une litanie d'autodénigration. Mon premier réflexe est de me dire que ce vol est déjà mort et que je ne ferai plus rien de bon aujourd’hui. Mais j’ai trop râlé de ne pouvoir voler ces derniers temps pour me permettre le luxe gâcher cette occasion d’apprendre un peu plus. Je me ressaisis donc en essayant de faire abstraction des instants qui viennent de s’écouler ; ce qui me demande un effort énorme puisque c’est typiquement le genre d’incident qui me rend obsessionnel, me faisant tourner en boucle à la manière d’un disque rayé. Bon an mal an, j’arrive tout de même à refixer mon attention sur les exercices que Julien me demande d’exécuter. D’autant plus qu’il a la brillante idée de me laisser mettre tranquillement l’avion en vol en palier et de ne rien me demander pendant quelques minutes ; ce qui me permet d’admirer un immense et magnifique tapis d’automne déroulé entre d’innombrables lacs bleutés au bord desquels semblent paresser quelques maisons isolées. La beauté du spectacle m’apaise, je suis prêt à reprendre les choses en mains.

Nous voici maintenant à 3000 pieds. Un premier virage à 360° pour 20° d’inclinaison par la gauche ; un deuxième 360 par la droite à 30° d’inclinaison, manche tiré pour garder l’assiette et l’altitude ; un vol lent, utile pour s’insérer dans un trafic d’aéroport ou patienter un cours moment avant un atterrissage ; un autre vol lent, mais en virage cette fois ; un exercice de distance franchissable, un autre d’autonomie maximale. Tout cela se passe globalement pas mal, mais je constate tout de même avec tristesse que j’oublie des gestes sur lesquels j’ai passé des heures de révision. L’exemple le plus frappant et le plus surprenant étant une incapacité aléatoire mais soudaine et répétée à ne plus savoir si je dois tirer ou pousser la manette des gaz ou de mélange pour les réduire ou les augmenter… geste on ne peut plus basique du pilotage. Le stress qui me harcèle de temps en temps, dès que je ne suis plus satisfait de ce que je fais, rend ma mémoire totalement inefficace. C’est comme si j’avais de la bouillie à la place du cerveau. Et pourtant, je sais, puisque je suis capable de finir des séquences commencées par Julien qui reprend patiemment les enchaînements pour me les montrer.
Le dernier exercice consiste à mettre l’avion en décrochage et à sortir de cette situation inconfortable. Il s’agit, une fois la portance des ailes annulée et le nez de l’avion tombé vers le bas, de repousser le manche au neutre, et de pousser les manettes de gaz, de mélange et de réchauffe-carbu à fond pour reprendre de la vitesse et ramener la machine en assiette de vol en palier. Ma première tentative est quasiment nulle, toute mon attention étant portée sur les manettes et tardant à repousser le manche. Ce qui a pour effet de nous faire chuter plus que prévu. Fort de ma première expérience, la deuxième est nettement plus concluante car mieux coordonnée et plus précise. Je mets le réchauffe-carbu en marche, réduis le régime moteur, appauvris le mélange, et tire sur le manche pour garder l’altitude. L’avion se cabre de plus en plus et je ne vois bientôt plus que le bleu du ciel. Je réduis encore le régime moteur et dois tirer plus fort sur le manche pour garder mon altitude. L’avertisseur de décrochage sonne (toujours par anticipation sur l’événement) mais l’incroyable stabilité de cet avion m’oblige à lutter littéralement pour l’obliger à décrocher et je dois amener le manche en butée contre mon estomac – ce qui n’est peut-être pas si extraordinaire, vu l’ampleur du dit estomac -. L’abattée a finalement lieu juste après le ressenti du décollement de l’air de la surface des ailes et le nez de la machine plonge immédiatement dans le vide, nous laissant de nouveau apercevoir un court instant toute la beauté de ce coin du monde. Pas le temps de jouer aux montagnes russes : manche au neutre, gaz, mélange, et réchauffe-carbu poussés, l’avion reprend son inertie dans le régime et remonte d’environ 150 pieds presque tout seul, à l’assiette de vol en palier. Mission accomplie, nous retournons à la maison après une heure et demie de vol. Nouvel intermède sur le paysage canadien et pause finalement bien méritée après la tension des exercices.

Je redescends à 2000 pieds, puis à 1500 pour préparer l’approche. Julien reprend la communication radio avec la tour pour les prévenir de notre approche. La piste 3-0 (encore elle !) nous est attribuée pour l’atterrissage. A la demande de Julien, j’effectue l’approche vent arrière, tourne en base et effectue la finale de manière assez propre et régulière jusqu’à quelques pieds au dessus du seuil de piste. Julien reprend les commandes pour le poser. Le « Whoosh » des roues qui touchent le sol m’indique que nous ne tomberons pas plus bas. Retour à l’aire de stationnement, check-lists, et pour finir… un gros soupir de soulagement qui trahit toute la tension emmagasinée lors de ce vol.

Le débriefing ressemble étrangement à celui de mon premier vol. Julien semble plutôt satisfait, et moi je me lamente sur ce départ catastrophe et mes problèmes de stress et de mémorisation. Le discours de Julien toujours le même : « laisse-toi du temps, tu veux aller trop vite, tu ne feras rien de bon en te précipitant ». Il a forcément raison. Mais en repensant à l’erreur du départ, je ne peux m’empêcher de me repenser aux conseils de Jérôme ou de Roger… et la question qui me vient immédiatement à l’esprit et qui ne me quittera plus de la journée est : « Ai-je réellement le potentiel pour voler ? ».

Avec le recul, je réalise que nous étions deux à faire cette erreur. J’ai viré à droite sur la piste… Julien n’a rien vu… et c’est ensuite lui, une fois alignés sur la piste, qui m’a demandé de mettre les gaz. Bien sûr, cela ne m’absout pas. Mais à sa place, il me semble que j’aurais endossé ma part de responsabilité en tant qu’instructeur…

Une chose est certaine : mieux vaut faire ce genre d’erreur au troisième vol qu’avec 600 heures à son actif. Ca fait moins de mal à l’ego.

« Ce qui est pris n’est plus à prendre » disait un ancien supérieur hiérarchique. Me voilà tranquille et libéré d’une erreur que je ne referai probablement pas. Du moins je l’espère bien.