Pour qui, la queue du Mickey ?
- St-Honoré sol, Cessna 172 Golf-Victor-Novembre-Hôtel, bonjour.
- Victor-Novembre-Hôtel, ici St-Honoré sol, bonjour. Altimètre 29.51.
- St-Honoré sol, Victor-Novembre-Hôtel, avec information Bravo, altimètre 29.51, actuellement sur l’ère de stationnement ExactAir, pour des circuits avec posés-décollés, code vert.
- Victor-Novembre-Hôtel, le code information vient de passer à Charlie. Rendez-vous à l’écart du Delta derrière un Cessna 152 et attendez autorisation pour décollage.
- St-Honoré sol, bien copié pour nouveau code information. Victor-Novembre-Hôtel.
Quelques instant plus tard, la tour m’autorise à suivre le C152 sur la piste pour un décollage immédiatement après lui.
J’aligne VNH sur la 1-2, décidé à en découdre une bonne fois pour toutes avec les posés décollés.Ca passe ou ça casse. Je continue ou j’arrête tout. Mais si je dois continuer, il n’est plus question de le faire dans les conditions de stress qui a été le mien depuis le début de cette formation.
Il a neigé et fait froid toute la nuit depuis hier soir et des plaques de verglas parsèment la piste. Il s’agit pour le décollage de ne pas partir en glissade. Le ciel est plombé mais le plafond est juste assez haut pour me permettre d’évoluer en conditions sécuritaires. Vent calme… idéal pour les atterrissages.
Plus tôt, au bar d’ExactAir, Julien et moi avons fait le point sur le dernier vol et décidé que j’essaierais aujourd’hui d’adopter la position « en biais » en finale afin de libérer mon bras gauche et d’avoir plus de débattement dans mes mouvements avec le manche de l‘avion.
A ma demande, ou plutôt suite à mon « reproche » de m’avoir privé de la manette des gaz au vol précédent, Julien décide de me « la rendre ». Avec la radio en prime. Il a parfaitement compris que ces « privations » ne sont pas compatibles avec mon manque de confiance en moi, bien qu’il ne s’agisse que de me déstresser en me donnant moins de travail dans le cockpit, ce qui est tout à fait louable dans l’absolu.
Je pousse progressivement, mais à fond la manette des gaz ; comme d’habitude, l’avion commence sa course et prend de la vitesse pour s’élever dans les airs alors que je lui lève le nez.
Premier virage à droite, puis un deuxième qui m’amène en vent arrière et me laisse le temps d’effectuer la check-list avant atterrissage. Je stabilise l’assiette, l’altitude et la vitesse de l’avion. Je cherche des yeux le boulevard Martel qui est un repère visuel juste avant la mise en base. Mais la neige qui a tout recouvert cette nuit change complètement la donne et je ne reconnais pas immédiatement le paysage. Je dois faire un effort pour repérer les quelques voitures qui y circulent. Ceci fait, j’effectue un virage en base pendant lequel j’amorce une descente à 70 nœuds et sors mes 20° de volets qui me donnent immédiatement une impression de sustentation, un peu comme celle que l’on doit ressentir à l’ouverture d’un parachute. En beaucoup moins violent sur l'entre-jambes. Il s’agit maintenant d’atteindre 1200 à 1000 pieds en bout de base. Dans mon champ visuel, le prolongement de l’axe de piste « chatouille » déjà le nez de la machine et je ne tarde plus à virer tranquillement à 20° pour m’aligner sur la piste dont la ligne d’axe me fait face. Les deux pistes restées ouvertes ont l’air de deux saignées noires dans la neige qui couvre le sol. Comme convenu, je mets en oeuvre la technique de « mise en biais » du pilote. Déportation du fessier vers la droite et débordement du siège, écrasement latéral de l’instructeur qui ne bronche pas, et enfin dégagement du bras gauche. La position m’apparaît immédiatement bizarre et je dois me forcer à garder la tête bien droite et les pieds dans la bonne position, talons au sol et semelles posées sur le palonnier.
Un très léger vent pousse « mon nez » vers la droite, je corrige en mettant un peu de pied à gauche. Ma pente d’approche est bonne, je vois d’ailleurs le VASI qui le confirme, bien que j’essaie de ne plus m’en servir, à la demande de Julien. L’avion s’enfonce vers le sol tranquillement, je vois les carrés des 500 pieds en bout de piste grossir de plus en plus dans le pare-brise. La descente s’effectue de manière très régulière et très douce, je n’ai que de très légères corrections à effectuer. Et déjà, je sens mon bras gauche plus libre et plus précis. La piste se présente maintenant à moi de toute sa largeur ; nous passons juste au-dessus du seuil de piste, je redresse un peu la machine au-dessus des carrés des 500 pieds, remets un soupçon de gaz pour éviter un affaissement total de l’avion et garder le palier, puis réduis totalement la puissance en cabrant l’avion au maximum. Le train principal touche le sol de façon presque imperceptible, continue sa course pour perdre en vitesse ; le nez de la machine, lui aussi, finit par nous faire une jolie révérence en touchant le sol. Je n’ai même pas entendu le « woosh » des roues sur l’asphalte. Je viens de réaliser mon premier atterrissage parfait, un posé de pro... c’est un « kiss-landing ». Julien exulte, un large sourire lui fend la face jusqu’aux oreilles et ses yeux pétillent. Je n’en pense pas moins. Mais moins fort. Car je ne veux pas crier victoire trop vite et crains qu’il ne s’agisse que d’un coup de chance. J’attends confirmation de mes aptitudes au deuxième tour. Mais il semble que la technique de « mise en biais » soit celle qui convient.
Remise de gaz, nouveau circuit, nouvelle approche, remise en biais du pilote… deuxième kiss-landing. Yesssss !!! Cette fois, le doute n’est quasiment plus permis. J'aurais presque envie de m'arrêter là tellement je crains de ne pas être capable de renouveller l'exploit.
Evidemment, avec la fatigue et la mise sous tension qui va avec, les posés suivants sont moins précis, parfois moins doux, mais malgré tout, l’avion ne part plus danser la java d’un côté et de l’autre de la piste, comme lors des vols précédents. Et ce sont tout de même des atterrissages largement dignes de ce nom. Julien annonce alors un arrêt final à la tour au bout d’une heure. Je mets toute ma concentration et mon application dans ce dernier atterrissage ; je veux rester sur une bonne impression et rentrer chez moi le cœur léger. Une fois… au moins juste une fois.
Mon approche, comme les précédentes, est parfaite. Mon bras gauche guide souplement et sereinement l’appareil sur l’axe de piste qui s’approche, et s’approche encore inexorablement. Seuil de piste, carrés 500 pieds, carrés 1000 pieds, puissance réduite, nez relevé, la machine me semble aujourd’hui d’une incroyable docilité... nouveau et dernier kiss-landing qui me procure un frisson de satisfaction qui me remonte du bas du dos jusqu’à la base du crâne. Julien m’applaudit des deux mains. Ma victoire est aussi la sienne. Quelque chose me dit qu’il n’y croyait peut-être plus lui-même. La roulette de nez se pose elle aussi et nous continuons le roulage jusqu’au Delta.
Pour la première fois depuis le début de ma formation, - soit depuis exactement deux mois - je suis 100% satisfait de ce que j’ai accompli. J'ai le sentiment d'un travail bien fait, pas d'un "truc" brouillon et approximatif accouché dans la douleur. Certes, ce ne sont que quelques atterrissages… mais ils font suite à une longue période de doutes et de remises en question qui m’ont presque amené à la conclusion que je n’étais pas capable de piloter. Pour les initiés, ces posés-décollés sont bien peu de choses ; pour moi, ils signifient beaucoup plus qu’ils ne pourraient l’imaginer. Et Julien l’a bien compris.
Comme pour une équipe de rugby à la peine qui marque sont premier essai au bout de 60minutes de jeu, la libération psychologique occasionnée par cette réussite conditionne la suite des événements et en provoque d’autres en rafales. C’est à la fois simple et terriblement compliqué.
Quelques instants plus tard, je signe ma facture avec le sourire aux lèvres et Simon, le répartiteur, peut enfin oser de nouveau me demander comment s'est passé mon vol, sans redouter quelques borborygmes de frustration.
Le lâcher prise vient d’avoir lieu. Il suffisait d’un bras pour décrocher la queue du Mickey.
- Victor-Novembre-Hôtel, ici St-Honoré sol, bonjour. Altimètre 29.51.
- St-Honoré sol, Victor-Novembre-Hôtel, avec information Bravo, altimètre 29.51, actuellement sur l’ère de stationnement ExactAir, pour des circuits avec posés-décollés, code vert.
- Victor-Novembre-Hôtel, le code information vient de passer à Charlie. Rendez-vous à l’écart du Delta derrière un Cessna 152 et attendez autorisation pour décollage.
- St-Honoré sol, bien copié pour nouveau code information. Victor-Novembre-Hôtel.
Quelques instant plus tard, la tour m’autorise à suivre le C152 sur la piste pour un décollage immédiatement après lui.
J’aligne VNH sur la 1-2, décidé à en découdre une bonne fois pour toutes avec les posés décollés.Ca passe ou ça casse. Je continue ou j’arrête tout. Mais si je dois continuer, il n’est plus question de le faire dans les conditions de stress qui a été le mien depuis le début de cette formation.
Il a neigé et fait froid toute la nuit depuis hier soir et des plaques de verglas parsèment la piste. Il s’agit pour le décollage de ne pas partir en glissade. Le ciel est plombé mais le plafond est juste assez haut pour me permettre d’évoluer en conditions sécuritaires. Vent calme… idéal pour les atterrissages.
Plus tôt, au bar d’ExactAir, Julien et moi avons fait le point sur le dernier vol et décidé que j’essaierais aujourd’hui d’adopter la position « en biais » en finale afin de libérer mon bras gauche et d’avoir plus de débattement dans mes mouvements avec le manche de l‘avion.
A ma demande, ou plutôt suite à mon « reproche » de m’avoir privé de la manette des gaz au vol précédent, Julien décide de me « la rendre ». Avec la radio en prime. Il a parfaitement compris que ces « privations » ne sont pas compatibles avec mon manque de confiance en moi, bien qu’il ne s’agisse que de me déstresser en me donnant moins de travail dans le cockpit, ce qui est tout à fait louable dans l’absolu.
Je pousse progressivement, mais à fond la manette des gaz ; comme d’habitude, l’avion commence sa course et prend de la vitesse pour s’élever dans les airs alors que je lui lève le nez.
Premier virage à droite, puis un deuxième qui m’amène en vent arrière et me laisse le temps d’effectuer la check-list avant atterrissage. Je stabilise l’assiette, l’altitude et la vitesse de l’avion. Je cherche des yeux le boulevard Martel qui est un repère visuel juste avant la mise en base. Mais la neige qui a tout recouvert cette nuit change complètement la donne et je ne reconnais pas immédiatement le paysage. Je dois faire un effort pour repérer les quelques voitures qui y circulent. Ceci fait, j’effectue un virage en base pendant lequel j’amorce une descente à 70 nœuds et sors mes 20° de volets qui me donnent immédiatement une impression de sustentation, un peu comme celle que l’on doit ressentir à l’ouverture d’un parachute. En beaucoup moins violent sur l'entre-jambes. Il s’agit maintenant d’atteindre 1200 à 1000 pieds en bout de base. Dans mon champ visuel, le prolongement de l’axe de piste « chatouille » déjà le nez de la machine et je ne tarde plus à virer tranquillement à 20° pour m’aligner sur la piste dont la ligne d’axe me fait face. Les deux pistes restées ouvertes ont l’air de deux saignées noires dans la neige qui couvre le sol. Comme convenu, je mets en oeuvre la technique de « mise en biais » du pilote. Déportation du fessier vers la droite et débordement du siège, écrasement latéral de l’instructeur qui ne bronche pas, et enfin dégagement du bras gauche. La position m’apparaît immédiatement bizarre et je dois me forcer à garder la tête bien droite et les pieds dans la bonne position, talons au sol et semelles posées sur le palonnier.
Un très léger vent pousse « mon nez » vers la droite, je corrige en mettant un peu de pied à gauche. Ma pente d’approche est bonne, je vois d’ailleurs le VASI qui le confirme, bien que j’essaie de ne plus m’en servir, à la demande de Julien. L’avion s’enfonce vers le sol tranquillement, je vois les carrés des 500 pieds en bout de piste grossir de plus en plus dans le pare-brise. La descente s’effectue de manière très régulière et très douce, je n’ai que de très légères corrections à effectuer. Et déjà, je sens mon bras gauche plus libre et plus précis. La piste se présente maintenant à moi de toute sa largeur ; nous passons juste au-dessus du seuil de piste, je redresse un peu la machine au-dessus des carrés des 500 pieds, remets un soupçon de gaz pour éviter un affaissement total de l’avion et garder le palier, puis réduis totalement la puissance en cabrant l’avion au maximum. Le train principal touche le sol de façon presque imperceptible, continue sa course pour perdre en vitesse ; le nez de la machine, lui aussi, finit par nous faire une jolie révérence en touchant le sol. Je n’ai même pas entendu le « woosh » des roues sur l’asphalte. Je viens de réaliser mon premier atterrissage parfait, un posé de pro... c’est un « kiss-landing ». Julien exulte, un large sourire lui fend la face jusqu’aux oreilles et ses yeux pétillent. Je n’en pense pas moins. Mais moins fort. Car je ne veux pas crier victoire trop vite et crains qu’il ne s’agisse que d’un coup de chance. J’attends confirmation de mes aptitudes au deuxième tour. Mais il semble que la technique de « mise en biais » soit celle qui convient.
Remise de gaz, nouveau circuit, nouvelle approche, remise en biais du pilote… deuxième kiss-landing. Yesssss !!! Cette fois, le doute n’est quasiment plus permis. J'aurais presque envie de m'arrêter là tellement je crains de ne pas être capable de renouveller l'exploit.
Evidemment, avec la fatigue et la mise sous tension qui va avec, les posés suivants sont moins précis, parfois moins doux, mais malgré tout, l’avion ne part plus danser la java d’un côté et de l’autre de la piste, comme lors des vols précédents. Et ce sont tout de même des atterrissages largement dignes de ce nom. Julien annonce alors un arrêt final à la tour au bout d’une heure. Je mets toute ma concentration et mon application dans ce dernier atterrissage ; je veux rester sur une bonne impression et rentrer chez moi le cœur léger. Une fois… au moins juste une fois.
Mon approche, comme les précédentes, est parfaite. Mon bras gauche guide souplement et sereinement l’appareil sur l’axe de piste qui s’approche, et s’approche encore inexorablement. Seuil de piste, carrés 500 pieds, carrés 1000 pieds, puissance réduite, nez relevé, la machine me semble aujourd’hui d’une incroyable docilité... nouveau et dernier kiss-landing qui me procure un frisson de satisfaction qui me remonte du bas du dos jusqu’à la base du crâne. Julien m’applaudit des deux mains. Ma victoire est aussi la sienne. Quelque chose me dit qu’il n’y croyait peut-être plus lui-même. La roulette de nez se pose elle aussi et nous continuons le roulage jusqu’au Delta.
Pour la première fois depuis le début de ma formation, - soit depuis exactement deux mois - je suis 100% satisfait de ce que j’ai accompli. J'ai le sentiment d'un travail bien fait, pas d'un "truc" brouillon et approximatif accouché dans la douleur. Certes, ce ne sont que quelques atterrissages… mais ils font suite à une longue période de doutes et de remises en question qui m’ont presque amené à la conclusion que je n’étais pas capable de piloter. Pour les initiés, ces posés-décollés sont bien peu de choses ; pour moi, ils signifient beaucoup plus qu’ils ne pourraient l’imaginer. Et Julien l’a bien compris.
Comme pour une équipe de rugby à la peine qui marque sont premier essai au bout de 60minutes de jeu, la libération psychologique occasionnée par cette réussite conditionne la suite des événements et en provoque d’autres en rafales. C’est à la fois simple et terriblement compliqué.
Quelques instants plus tard, je signe ma facture avec le sourire aux lèvres et Simon, le répartiteur, peut enfin oser de nouveau me demander comment s'est passé mon vol, sans redouter quelques borborygmes de frustration.
Le lâcher prise vient d’avoir lieu. Il suffisait d’un bras pour décrocher la queue du Mickey.


