vendredi 30 mai 2008

Le tour du lac en 3 heures (épilogue).

- Hey ! Marcel, tu vas passer au-d’ssus d’chez moi ! Ahahahahaa !!!!!!!
- Ah ouin ? Ben p’têt’ que j’pourrais bien passer dire bonjour à ta blonde, d'abordDans le contexte d'une telle phrase, les Québecois remplacent notre "alors" par "d'abord". ???
- Oui, fais-lui des beubyeDes coucou, des saluts. Version très remixée du "Byebye" en passant ! Ahahahaa ! Elle dit toujours qu’elle ne sait pas dans quel avion je suis… Ahahahaa !!!!!! Dis-lui que je te suis dans l’avion bleu et blanc qui va passer après toi. Ahahahahaaaaaaaaaaa !!! Allez, je te souhaite un bon vol ! Ahahahaaaa !


Visiblement, la voix a eu l’idée ignoble de décoller avant nous. Et elle a décidé de raconter sa vie à la terre entière via VHF. Car évidemment, la voix a des chumsPrononcez "Tcheum". Un Chum n'est pas un éternuement, c'est un ami, un pote. Vocabulaire issu de l'argot anglais. partout.

Nous venons de redécoller de Dolbeau. Immédiatement après avoir atteint notre altitude de croisière, Benjamin me bombarde de questions.

- Bon on va où maintenant ?
- Chute-aux-Galets ?
- Ah oui ? T’es sûr ?
- Oops !Non, pardon… Saint-Ludger-de-Milo.
- C’est quoi le cap ?
- Zéro-Huit-Quatre
- Ok. On est où là ?


Rapide coup d’œil sur la carte. Mon œil s’est exercé et je suis de plus en plus rapide à me répérer. J’en suis encore tout surpris. Je lui montre la carte :

- On est là.
- On serait pas là, plutôt ?
- Nan ! On passe actuellement par le travers de Dolbeau-Mistassini. C’est là, sur la carte.
- Et c’est quoi ce grand lac, là. Un peu plus loin, dans nos deux heures ?
- C’est pas un lac. Petit drôle, va. C’est la rivière Péribonka.
- S’tieEvolution du mot "Ostie", devenu un juron. Autre version : "Estie" ! J’vais pas y arriver, tu sais toujours où tu es !
- Et là, c’est quoi ce village droit devant ?
- Ben justement on y va, c’est St-Ludger-de-Milo.
- En plein ça !


Nous atteignons le village quelques instants plus tard et je prends un cap 138 vers Chute-Aux-Galets qui est un des deux points d’entrée dans la zone de contrôle de l’aéroport de St-Honoré.

- Tu vas où, là ?
- Ben… à Chute-Aux-Galets.
- Et c’est quoi ça, Chute-Aux-Galets ?
- Notre point de contact avec la tour avant d’entrer dans la zone.
- Tu le vois, là ?
- Ouais !
- A quoi tu le reconnais d’ici ?
- Je distingue vaguement le barrage. Et puis je vois le toit rouge de Bégin un peu avant, sur la droite.
- Ok. Ta prochaine fréquence, c’est quoi ?
- 123.4… on va entrer sur les zones d’entraînement.
- C’est ça.


Derrière nous, Anne continue d’admirer le paysage silencieusement. Avec le réchauffement de l’atmosphère, l’air est moins calme qu’au départ et nous subissons quelques turbulences qui nous décollent de nos sièges de temps à autre. J’imagine les petites vagues d’inquiétude qui lui passent par la tête.

- Crisse de turbulences ! Tu nous fais une info trafic, le CQFA doit avoir quelques avions sur les zones aujourd’hui.
- Ok. Info-trafic zones d’entraînement, un Cessna un-sept-deux Golf-Mike-Delta-India, de sexe mâle, altitu…


Benjamin se tourne immédiatement vers moi, droit comme un i, les yeux ronds comme des boules de billard, visiblement sidéré par mon culot ; puis se retourne prestement de l’autre côté, plié en deux et agité de soubresauts apparemment incontrôlables. Il ne l’a pas vu venir, il est pris d'un fou-rire.
Je termine péniblement mon info trafic, pouffant et hoquetant entre chaque mot, car le rire de Benjamin est communicatif. Je ne m’attendais pas à ce que cela l’amuse autant et je me suis pris à mon propre piège.

- Pourquoi t’as dit ça ??!!
- Ben quoi ? ici, tout le monde dit « elle » en parlant des avions et j’ai remarqué que tu avais pris cette habitude aussi. Mais mon avion à moi, c’est un mâle ! Je ne vole qu’avec des avions mâles, moi Môsieur.
- Ah ok. D’ailleurs en y réfléchissant le G de l’immatriculation, ça doit être pour « Garçon ». En France, c’est F…
- Ah ! tu vois…


Je pense que l’humour a sa place dans un avion car il libère forcément le stress. Il suffit juste de trouver le bon dosage. Car l’attention et l’efficacité doivent néanmoins rester maximum. Derrière nous, Anne n’a rien suivi de la blague qui nous gondole encore ; mais a elle bien compris qu’une vraie complicité s’était installée entre Benjamin et moi.

- Bon, on approche de St-Ho, c’est quoi ta prochaine fréquence ?
- 118.4… la tour de St-Ho.
- Nan.
- Ben si.
- Ben nan !
- Ah zut ! 124.95 !
- Pour ?
- L’ ATIS, bien sûr.


Benjamin cale lui-même la fréquence et le message automatique « défile » dans nos casques : « Informez ATC que vous avez l’information Delta. Chicoutimi/St-Honoré, renseignement Delta à Un-Cinq-Quatre-Zéro Zulu. Vent deux-sept-zéro à 10, rafales 15, CAVOKCeiling And Visibility Ok / Plafond et Visibilité Ok., Altimètre Trois-Zéro-Un-Trois, pistes en service : trois-zéro et deux-quatre… ».

La tour nous autorise en base droite quelques instants plus tard. Je suis toujours un peu perturbé en approche de ce côté de la piste car le relief y est plus haut et plus accidenté, d’où la turbulence mécanique. Mais il faut bien s’adapter. Arrivé un peu serré sur le côté de la piste j’ouvre l’angle pour attaquer correctement en base. 1400 tours, volets 20°. Le vent nous chahute un peu mais sans plus. Je vire en finale.

- Mike-Delta-India, autorisé atterrissage piste trois-zéro.
- Mike-delta-India !


Dans mon dos, Anne se redresse sur son siège. Ma vitesse d’approche oscille en 70 et 65 nœuds, mes ailes sont droites, je corrige légèrement l’axe vers la gauche au palonnier (vent du 270, vous vous souvenez ?). Tout va pour le mieux, malgré quelques petites rafales. Le seuil de piste se fait de plus en plus gros dans mon champ de vision… le voilà qui passe sous l’avion ; palier au-dessus de la piste, réduction progressive de la puissance tout en tirant sur le manche pour cabrer un peu l’avion et présenter au vent le dessous de mes ailes, ce qui a pour effet de réduire encore notre vitesse jusqu’au posé.
Mais j’ai juste le temps d’entendre le « woosh » des pneus sur l’asphalte lorsqu’une rafale de vent plus forte que les autres soulève l’avion et le remonte d’environ 50 centimètres au-dessus de la piste. S’en suit une déstabilisation de l’avion qui part un peu en roulis, retombe sur la piste, puis entre dans une série de rebonds. Ne me laissant pas impressionner par cette involontaire cascade et les sautes d’humeur d’un Éole bien facétieux, je décide de remettre un peu de gaz pour replacer MDI en palier, à quelques pieds au-dessus de la piste ; ce qui aura pour effet de restabiliser l’avion avant que je m’applique à le reposer tranquillement au sol. L’occasion rêvée de montrer à mon instructeur que je maîtrise ce genre de situation. Mais lui ne l’entend pas de cette oreille :

- J’ai les commandes !
- Ah ! Tabarnak !
(c’est la première fois en 5 ans que je prononce ce mot; je dois être très fâché!)

Je lâche tout à regret et laisse faire Benjamin qui force l’avion à se reposer au sol. Je reprends le contrôle pour taxier la machine jusqu’au parking. Maigre consolation.

- Excuse-moi de t’avoir repris les commandes, j’ai vu que c’était mal parti.
- Je comprends. Mais fait ch…. Il venait juste de toucher… c’est une rafale de vent qui la relevé.
- Oui, c’est sûr, t’as pas eu de chance, là.


Je suis frustré et cela doit se voir.

- Je pense que j’aurais pu le poser. Je remettais les gaz pour refaire un palier et le stabiliser. Et je l’aurais reposé…
- Ah ok ! Excuse-moi, j’ai cru que tu allais remettre les gaz pour refaire un circuit.
- Non, pas du tout, l’occasion était trop belle de te montrer que j'étais assez à l'aise pour le reposer tranquillement malgré les rebonds.
- Ah désolé, j’avais pas compris ça.


Le débriefing qui suit ce vol finit de me laminer :

- Bon, alors…j’ai pas trop envie de te laisser repartir faire ce vol solo. C’était un très bon vol, vraiment ; c’est juste tes deux derniers atterrissages et ton intégration à Dolbeau qui me font un peu peur ; j’aimerais bien partir en France l'esprit tranquille et te retrouver vivant à mon retour.
A part la partie Antenne-Dolbeau où tu as mal anticipé et où ton posé a été un peu dur… bon d’accord, tu as bien tapé… mais sinon, tu t’es très bien débrouillé : tous tes décollages sont parfaits, tes approches aussi, tes caps sont maintenus, quelques variations d’altitude mais que tu corriges assez rapidement… d’ailleurs, c’est super drôle de te voir faire, l’air de rien, en douce, comme si tu allais te faire engueuler, alors que moi je vois le bord de l’aile qui change de nuage depuis quelques secondes déjà… ta nav était très bien préparée… et je ne sais pas comment tu fais pour mapper et te repérer aussi bien et aussi vite, j’ai pas réussi à te coincer là-dessus. Mais encore une fois, je ne suis pas sûr que tu sois absolument prêt pour ce solo. Donc soit on se refait un vol ensemble cet après-midi avec une intégration à Alma et tu fais ton solo lundi, soit on attend mon retour pour que tu refasses ce vol-voyage en solo.


Ca, c’est la version de Benjamin. Je vous livre maintenant la mienne : je suis convaincu d’être capable de refaire cette 150 milles nautiques en solo. Je pense intimement – mais me garde bien de le lui dire – que, si je n’avais pas « tapé » à Dolbeau et si nous n’avions pas eu notre passagère, Benjamin m’aurait laissé la main sur le dernier atterrissage que j’aurais forcément rattrapé. Et il serait moins tatillon.
Benjamin est un tout jeune instructeur, il est encore un peu « fébrile » et hyper-protecteur avec ses élèves et c’est parfaitement normal. Il tient à se bâtir une bonne réputation d’instructeur, à garder ses ailes chez Exactair, et il préfère ne pas prendre de risque et ramener tout le monde à bon port plutôt que de « planter » un avion et trois personnes. Lorsque je pars en solo, c’est lui qui endosse la responsabilité de me laisser partir. Je comprends très bien sa position, je ne lui en veux pas. Mais je suis déçu et vis cette décision un peu comme une punition. Je n’ai pas été bon à 100%... la sanction est tombée. Le solo sera pour après son retour.

Action… réaction.

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