jeudi 15 mai 2008

Une bien jolie surprise. (épisode 2)

- Crisse* !!Juron Québecois, évolution du mot "Christ". Les jurons utilisés par les Québecois sont essentiellement issus du vocabulaire religieux, le Québec ayant subit longtemps, et ce jusque dans les années 60, l'autorité de l'église. Il est où c'maudit lac Jalobert ???
- On devrait passer par le travers d'ici deux ou trois minutes, je pense.

A dire vrai, je n'en ai aucune idée.

Benjamin jette de temps en temps, en biais, un oeil discret sur mon altimètre alors que je scrute le paysage à la recherche du lac. Je le sens aussi chercher mon regard derrière mes lunettes de soleil afin de contrôler que je pilote bien à l'assiette et non aux instruments. Je m'appplique à le satisfaire, pilotant de la manière la plus professionnelle possible. Car Benjamin met la barre un peu au-dessus du privé afin de m'amener plus en douceur au professionnel. Et ce n'est pas plus mal.

- Je veux 5500 pieds. Surtout pas plus; à 6000 pieds on entre dans l'espace aérien militaire contrôlé par Bagotville et on se retrouve avec deux F18 au cul. Je préfèrerais éviter.

Moi aussi, en fait. Bien que la présence d'un F18 de chaque côté de son avion doive être quelque chose d'assez extraordinaire...

Je me débat comme un beau diable pour positionner la carte VNC dans le sens de notre route. Si possible sans appuyer sur le PTTPush To Talk : Bouton situé sur le haut du manche, permettant d'activer la communication radio, sans perdre mon cap, et sans prendre ni perdre mon altitude. Pour ce faire, j'essaie de garder mes instruments visibles et donc de ne pas tenir ma carte devant. Mais je n'ai grosso-modo (mais surtout grosso...) que vingt centimètres d'espace entre mon estomac XXL et le manche de l'avion. Avion qui, déjà dans l'épisode 1 (ben oui, faut suivre...), jouait à saute-moutons au gré de la turbulence mécanique et des rafales de vents. Autant dire que lire une carte au 1:500.000ème dans de pareilles conditions relève de la plus pure gageure. Ajoutons à cela une presbytie maintenant avérée, l'absence de mes lunettes de lecture, et me voici dans les pires conditions pour retrouver mon chemin dans un dédale de lacs imprimés.
Sur ma cuisse droite est attachée une planche de vol sur laquelle je note mes temps réels et autres infos qui nous seront utiles pour la gestion du vol... je vérifie qu'il s'agissait bien d'un temps de 11 minutes entre notre point de mise en cap et le premier repère. Pas de doute, c'est bien cela.

Notre lac fantôme se présente finalement à nous avec 3 minutes de retard. Il faut dire que notre vitesse sol n'est que de 86 noeuds contre les 110 prévus ; conséquence d'un vent de travers plus capricieux que ce qui nous a été annoncé. Il nous faut réajuster nos temps et recalculer notre heure estimée d'arrivée à destination. C'est le moment que choisit Benjamin pour rigoler un peu avec quelques devinettes de son cru :

- Ok, tu me donnes ton ETAEstimated Time Arrival - Heure estimée d'arrivée sur le prochain repère...
- Ben la même plus trois minutes...
- Ok, qu'est-ce qu'il te reste en carburant ?


Ne comprenant pas exactement sa question, la précédente m'ayant probablement déjà épuisé intellectuellement, je lâche un stupide :

- Oh ! bien assez, on était plein à ras-bord...

Sourire en biais de Benjamin. Il pense que je me fiche de lui, ou que je suis en train de faire le pitre, probablement.

- Super. Et en temps de vol, ça nous donne quoi ?

[Voix off ] : "Oops ! "

- Ah! euh... en temps de vol...

En réalité, ce qui intéresse Benjamin n'est pas tant la justesse de ma réponse. Il veut juste mesurer ma réaction au stress provoqué par ses questions, et vérifier combien de pieds ce stress va nous faire perdre ou prendre pendant que je calcule mentalement. Mais si en plus je me paye le luxe de lui donner la bonne réponse, c'est champagne ! Curieusement, mon calcul est assez rapide et je lui donne ma réponse. Pas de variation d'altitude, et la réponse est juste... ouf! Merci Nintendo !

Benjamin a face à lui un outil magique qui lui permet, entre autres, de vérifier notre cap et notre vitesse sol à tout instant : le GPS. Je le vois tripoter les boutons de temps à autre mais ne fais trop attention à cet instrument que je ne suis pas sensé apprendre à connaître à ce stade de ma formation. Pour l'heure, c'est le jouet de Benjamin, je le lui en laisse donc l'exclusivité.

Nous cherchons, avec la même difficulté que pour le précédent repère, les autres lacs qui vont progressivement nous conduire jusqu'à Baie-Comeau que nous finissons finalement par avoir en visuel plus tôt que je ne l'aurais cru. Soit environ une heure après notre départ.
Alors que nous commençons à distinguer la piste, Benjamin se met en tête de me la faire atteindre à l'aide du VORUn récepteur VOR permet de déterminer son relèvement magnétique par rapport à une station au sol (balise émetteur VOR dont la position est connue), et donc le radial sur lequel le récepteur (donc l'avion) est situé. Par déduction il permet de suivre n'importe quelle route passant par la station (en rapprochement ou en éloignement de celle-ci), ou même de déterminer la position exacte de l'avion en utilisant deux balises VOR.
Par ailleurs, le VOR montre un drapeau OFF rouge qui barre l'instrument lorsqu'il ne fonctionne pas. Lorsqu'il fonctionne le drapeau disparaît et laisse voir soit une flèche blanche TO (vers la station) qui pointe vers le haut, soit une flèche blanche FROM (depuis la station) qui pointe vers le bas.
.
Après une rapide démo de Benjamin, je me débrouille plutôt assez bien et parviens à garder mon aiguille bien alignée sur le repère de l'instrument.

Alors que nous approchons de plus en plus de l'aéroport de Baie-Comeau, Benjamin me sort un dernier tour de son chapeau, dans l'espoir, j'imagine toujours, de se marrer au moins une bonne fois avant l'atterrissage. Il veut savoir si j'ai bien mémorisé les diverses infos concernant l'aéroport sur lequel nous allons nous poser :

- Bon, tu approches tranquillement de ta destination. Quelle est l'orientation de la piste ?
- Un-zéro, deux-huit.
- Parfait. Altitude ?
- 71 pieds.
- Donc, l'altitude de ton circuit ?
- 1100 pieds.
- Excellent !!!
- Tu contactes la tour combien de temps avant d'entrer dans la zone de contrôle ?
- Dix minutes. Non, pardon, cinq.
- C't'en plein ça ! (Benjamin est français mais parle courament le québecois)


Et comme si cela ne suffisait pas :

- Tu es toujours à 5500 pieds, il faut que tu prépares ta descente avant de contacter la tour. Tu vas donc descendre à 2000 pieds, à un taux de descente de 500 pieds/minutes. Combien de temps tu vas mettre pour atteindre 2000 ?

Je cherche le piège, mais à l'évidence il n'y en a pas. Trois secondes plus tard :

- 7 minutes !
- Comment tu le sais ?
- Ben 5500 moins 2000 égale 3500, divisé par mon taux de 500 pieds/minutes. Le compte est bon : 7 minutes.
- Excellent !!!


Quelque chose me dit qu'il pensait m'avoir sur ce coup-là...
Quelques minutes plus tard, Benjamin nous annonce à la tour. Il s'agit en fait d'une MF(fréquence obligatoire), et la personne qui nous répond se trouve en fait sur la station de Mont-Joli. Le ton du contrôleur est absolument laconique et monocorde et nous hésitons au diagnostic entre une surdose de médicaments, un endormissement proche ou un futur suicide.

- La Tour, Cessna un-sept-deux Golf-India-Lima-Charlie, en provenance de Saint-Honoré. Altitude 2000 pieds à l'est de Chute aux Outardes, et à destination de vos installations pour un atterrissage.
- India-Lima-Charlie, vous êtes autorisé à atterir. Piste un-zéro en service, vents un-un-zéro à 5.
- India-Lima-Charlie, nous allons entrer dans la zone par la Chute aux Outardes... est-ce qu'on pourrait avoir une approche directe sur piste un-zéro ?
- Roger, India-Lima-Charlie, vous êtes autorisé pour une approche directe.
- India-lima-Charlie.


Après cet échange, le type, derrière son micro, n'a pas l'air plus réveillé qu'il y a quelques instants.

J'ai configuré mon avion en approche et la piste grossit de plus en plus dans mon pare-brise. Je réalise que c'est mon premier atterrissage sur un aéroport autre que celui de Saint-Honoré. Et pour moi, ce n'est pas banal.
J'entends la douce voix de mon instructeur dans mes cache-oreilles alors que nous sommes maintenant en courte finale :

- Allez, fais-nous un bel atterrissage...

J'exécute un joli posé quelques secondes plus tard sous les chaudes félicitations de Benjamin.
Nous roulons jusqu'à la première sortie et constatons l'absence quasi totale d'activité sur l'aéroport. De toute évidence, nous n'étions pas attendus. Et cet endroit a l'air d'un ennui mortel. A la demande de Benjamin, je parque l'avion devant les pompes à essence et déroule ma check-list post-atterrissage. Dehors, il fait un temps magnifique mais l'air est bien frais. Bien plus qu'à StHonoré.
En route vers l'atelier d'ExactAir où nous allons effectuer notre livraison, Benjamin en profite pour débriefer ce vol :

- Pis... comment t'as trouvé ça ?
- Super cool, j'ai adoré. Ca change des circuits et des zones d'entraînement, on se fait vraiment plaisir.
- Ouais, tu t'es super bien débrouillé. Petites variations d'altitudes de temps à autre mais tu as bien corrigé, ton cap était toujours bon... tu te repères très, très bien au sol, c'est vraiment excellent. Le VOR, tu t'es bien débrouillé avec aussi. Ton décollage à St-Ho, parfait. Ton atterissage ici était très bon, pas de problème avec ça. Pourtant on a été un peu brassés, mais tu ne t'es pas laissé gêner par ça. Vraiment, rien à dire à part que c'était un très bon vol.


Wow ! je n'en attendais pas tant, mais je suis ravi d'entendre tout cela, et je sais que Benjamin est sincère.

Une livraison, une cigarette, et deux verres d'eau fraîche plus tard, nous remontons de bon coeur dans notre avion dont nous avons fait refaire le plein. La totale inactivité des lieux ne nous encourage pas vraiment à demeurer dans cet endroit et nous devons de toute façon parer à toute éventualité qui nous retarderait.
Quelques minutes plus tard, alors que nous remontons la piste afin de prendre de la longueur, la même voix monocorde du contrôleur de Mont-Joli nous autorise à redécoller. Mais nous avise dans un deuxième temps d'une présence animale dans les environs :

-India-Lima-Charlie, ch'u pas ben sûr si vous en avez entendu parler, mais je vous signale la présence de deux ours noirs dans la zone de l'aéroport. C'est peut-être utile de le savoir, ils se balladent dans le coin...
- La tour, Roger...


En fait Benjamin ne sait quoi répondre à ce contrôleur, tellement l'information lui semble à la fois saugrenue et supeflue. Mais cette "incroyable" nouvelle nous fait en tous cas bien rire. Et nous penchons soudain plus dans notre diagnostic pour la surdose de médicaments.

- Dis-lui que tu en as déjà attrapé un et que c'est lui qui pilote. On va prendre l'autre en passager.
- Ouais, alors celle-là, faut que je la note, les autres instructeurs vont adorer.


Le décollage en un-zéro de Baie-Comeau est un peu particulier dans la mesure où une fois le bout de piste quitté, l'avion se retrouve à survoler le St-Laurent pendant environ deux minutes avant de virer à gauche vers les terres. Ce "détail" crispe Benjamin qui estime qu'un problème dans la phase de décollage serait fatal, provoquant éventuellement un crash très violent dans l'eau. C'est pourquoi cette "blague" au sujet des ours est bien tombée. Personnellement, je ne vois pas vraiment la différence, in fine, entre un crash au sol et un crash dans l'eau... mais chacun peut avoir son idée. Et surtout choisir la meilleure façon de passer à trépas.

Le temps de monter à notre altitude de croisière qui sera cette fois de 4500 pieds, de stabiliser l'appareil et Benjamin ne tarde pas à brandir les lunettes opaques qui vont m'obliger à piloter aux instruments pendant quelques minutes.

- Tiens, enfile ça. Tout ce que je veux, c'est que tu tiennes le cap et l'altitude. Je fais la sécurité.

Je me prête au jeu de bon coeur, un minimum de 5 heures de vol aux instruments étant obligatoires pour la licence privée. Et à dire vrai, c'est un exercice dans lequel je me sens assez à l'aise bien qu'il ait tendance, au début, à faire courir le pilote après son altimètre et son cap, corrigeant l'un et l'autre consécutivement. Je stabilise les deux aux bout de 3 ou 4 minutes et maintient le vol ainsi quelques minutes de plus à la grande satisfaction de Benjamin qui me rend finalement ma vision.
La vue recouvrée, c'est le moment de profiter en touriste de ce vol surprise. Benjamin reprend les commandes le temps que je fasse quelques photos de l'équipage et du paysage. Nous survolons les rives du Saint-Laurent et, par chance, la visibilité est très bonne. Le vol est stable car la quasi absence de relief empêche toutes turbulences.
La baie de TadoussacA proximité de l'embouchure du Saguenay, je reconnais Tadoussac et le toit rouge de son grand hôtel de luxe. Tadoussac est l'un des plus grands attraits touristiques du Québec avec ses croisières aux baleines de mai à septembre. Je vous recommande la croisière, l'hôtel Tadoussac et le café "La Bohème" pour le petit déjeuner ou le brunch du lendemain.
Nous nous engageons "sur" le Saguenay et entreprenons de le remonter jusqu'à St-Honoré. Le paysage est magnifique et je me délecte totalement de ce vol. Benjamin aussi, semble-t-il.
Conséquence du relief de nouveau présent sous nos ailes, les turbulences mécaniques reprennent et nous sommes de nouveau chahutés de gauche à droite et de bas en haut. Peu importe, je laisse "glisser" ILC tranquillement jusqu'à destination en profitant au maximum du paysage et de la chance insolente que nous avons aujourd'hui : un beau vol surprise dans des conditions météo idéales. Cet avion pourrait bien voler à l'envers ou en marche arrière... je serais surexcité de la même façon.
A quelques milles de l'aéroport, Benjamin me refait le coup du temps de descente. L'occasion pour moi d'enfoncer le clou et de marquer mes derniers points.

Nous atterrissons à St-Honoré au bout d'une heure cinquante de vol environ. Je n'aurai pas vu la queue d'un atterrissage forcé cet après-midi, mais ce que je viens de faire est une des expériences les plus excitantes qu'il m'ait été donné de vivre.

Une conclusion s'impose à la suite d'un vol comme celui-ci.
Lorsque le doute a parfois pris la place de l'envie, lorsque qu'on se demande dans l'adversité ce qu'on est venu faire là, si loin de ceux qu'on aime et de ce qu'on connaît le mieux... la seule réponse possible vous arrive comme une intime évidence à quelques milliers de pieds d'altitude, dans un magnifique rayon de soleil. L'immense plaisir que l'on prend à voler là-haut vaut bien des sacrifices.

Il y aura forcément bien d'autres sacrifices. Ainsi soit-il.


3 commentaires:

Nico a dit…

Sympathique navigation !!!

Mais je te cite:
"Ben 5500 moins 2000 égale 2500, divisé par mon taux de 500 pieds/minutes. Le compte est bon : 5 minutes."

Euh ... en France il faudrait 7 minutes et non 5
Peut-être qu'a Québec les opérations arithmétiques sont différentes !!! :D

@++

jclamy a dit…

Je suis d'accord avec Nico. Par ailleurs le VOR montre un drapeau OFF rouge qui barre l'instrument lorsqu'il ne fonctionne pas. Lorsqu'il fonctionne le drapeau disparaît et on peut voir soit une flèche blanche TO qui pointe vers le haut, soit une flèche blanche FROM qui pointe vers le bas.

PilotBear a dit…

Aaarrrgh !!! Je savais bien qu'un jour ou l'autre j'allais me faire avoir à ce jeu -là !
Autant pour moi ! Je me suis mélangé les crayons en rédigeant... mais je ne m'en suis même pas rendu compte à la relecture ! Merci pour la correction. Le vol date en fait du 13... il me faut de gros efforts de mémoire pour me souvenir de tout. Ce qui n'excuse pas l'erreur au moment de rédiger, nous sommes d'accord...
Bon ben j'ai plus qu'à retourner à ma console, donc, si j'ai bien compris ;-)

Et merci, JC, pour la précision concernant le VOR... je n'ai pas voulu trop entrer dans le détail technique.