Le tour du lac en 3 heures (Episode 2)
- Rouyn-Radio, Mike-Delta-India. Actuellement sur le parking, en attente pour un vol à destination de Dolbeau.- Mike-Delta-India, vent du deux-neuf-zéro à 8 noeuds ; autorisé à remonter la piste trois-quatre. Rappelez dès que vous êtes prêt.
- Mike-Delta-India.
Outre la nécessité d’atterrir sur une piste inconnue, le petit arrêt que nous avons effectué à Roberval avait deux objectifs : débriefer la première partie du vol, et me montrer où et par qui je ferai signer mon log book pour preuve d’atterrissage lorsque je referai le voyage en solo. C’est chose faite. Et après avoir effectué les contrôles huile et essence habituels, nous voici donc en route pour la deuxième partie du voyage : Roberval-Dolbeau.
Au sol, Anne nous a confié qu’elle avait eu un peu d’appréhension au départ, due, selon elle, à la sensation d’être suspendue dans le vide. Et c’est effectivement l’impression que l’on peut avoir dans une boîte à chaussures comme le Cessna. Mais la beauté du paysage l’a vite détendue et elle s’est finalement adaptée.
- Rouyn-Radio, Mike-Delta-India, aligné piste trois-quatre, prêt au décollage.
- Mike-Delta-India, Roger. Autorisé au décollage. Virage à droite en montée, avisez lorsque sorti de la zone. Bon vol !
- Mike-Delta-India.
Mêmes contrôles, mêmes regards sur les instruments, mêmes gestes qu’il y a un peu plus d’une heure. Même rugissement, même course folle, même lutte contre la gravité… mais surtout même plaisir au moment de s’arracher des bras du monde. De la même façon que je me sens libre et sans liens lorsque je cale mon derrière sur le siège de ma moto pour plusieurs heures de route, prendre mon envol dans cette machine me procure une incroyable sensation de liberté. Il n’y a plus vraiment de limites, si ce n’est la contenance des deux réservoirs d’essence. Je peux aller où je veux, quand je le veux. La liberté est la quintessence du vol. Et le vol est probablement l’ultime degré de la liberté. Même une utopique et hypothétique « téléportation », finalement bien terre à terre, ne pourrait apporter à l’homme ce sentiment jubilatoire de ne plus appartenir à rien ni personne, d’être intouchable . Cette liberté, j’y pense presque à chaque vol.(vous avez pris des notes ?)Benjamin me tire de mes pensées.
- Bon, on va où, là ?
- On va jusqu’à l‘antenne ; cap trois-deux-huit..
- Tu la vois, là ?
- Non, pas encore.
- Et là… on est où ?
- Sainte-Prime
- Ah oui ? Sûr ?
- Oui… regarde, la ville est coincée entre la ligne électrique et le lac St-Jean. On a St-Félicien juste après, c’est le premier repère.
- Parfait.
Benjamin augmente la fréquence de ses questions et joue un peu au type énervant. Juste histoire de voir si je suis bien à l’aise avec ma carte et mes repères, mais aussi pour déterminer à quel moment je commence à « saturer » et à commettre des erreurs. C’est stressant, mais j’adore. Car sa façon de faire rend l’exercice plutôt ludique.
- Et ton antenne, là, tu vas la trouver comment ? Parce que là-bas, je vois que des montagnes, moi !
- J’ai une ligne électrique et une ligne de chemin de fer qui se trouvent à gauche, en arrivant sur l’antenne.
- Ok, mais les lignes électriques, c’est pas toujours idéal. T’as pas autre chose de plus évident qui te permette de te repérer avant ?
- Si ! J’ai une route entre St-Félicien et l’antenne. La 167.
- Ah ben voilà ! Y a plus qu’à suivre la route jusqu’à l’antenne ! On est où là ?
- Notre-Dame-de-La-Doré ?
- Ce serait pas St-Félicien plutôt ???
- Nan ! St-Félicien, on vient de le passer ! Notre-Dame, c’est pile sur la 167 et par le travers de Grande Chute à l’Ours, dont la forme est assez caractéristique. Entre-deux, on a la fameuse ligne de chemin de fer.
- Excellent tout ça !
Il aurait bien aimé me piéger. Plus tard, peut-être…?
Quelques milles plus tard, nous discernons effectivement dans la masse verte des reliefs une antenne qui doit probablement être un relais de télévision ou quelque chose du genre. Le seul moyen de la repérer est la boule blanche fixée à son extrémité, comme une étoile sur un sapin de noël. Je vire par la droite au cap un-deux-zéro, en essayant de ne pas donner la nausée à notre passagère.Nous avons repris notre altitude de croisière, Benjamin se remet à chantonner, Anne à refaire des photos… pression/température d’huile OK, essence OK, puissance moteur 2350 RPM, petit recalage de mon conservateur de cap… tout va bien, ce vol est un pur délice. Je me laisse même aller à « zieuter » le paysage ; ce que je n’ai pas vraiment eu le loisir de faire depuis notre départ. C’est beau la terre.
La voix de mon instructeur me tire de ma rêverie.
- Quand tu vois la piste de Dolbeau, tu me le dis…
[Voix off] : «Oh! Oh! Ca sent mauvais, ça…»
Ces quelques mots, à priori anodins, sonnent bizarres à mes oreilles. Je scrute un peu mieux les environs et tend mon regard sur la droite, plus près de la rive du lac.
- Han ! Merde ! Je l’avais pas vu ! Avec la lumière bizarre et les nuages au-dessus… Et puis franchement, je pensais pas qu’on y serait si vite.
- Ouais… mais t’as pris du vent dans le dos. On est allés plus vite que prévu.
- Oui, on dirait. J’ai pas vraiment fait attention à ma vitesse.
Petit air faussement contrit de Benjamin :
- Eh oui… c’est bête, hein ? Bon, ben tu fais quoi maintenant ?
- Il faut que je descende…
- T’as pas quelqu’un à appeler avant ?
- Ah oui… euuuuh…
- Prends ton temps, prépare bien « tes affairesExpression Québecoise pour "Ce que tu as à faire". », ne te stresse pas inutilement…
Je cherche désespérément ma feuille de navigation pour y relever la fréquence… je n’ai pas anticipé ce « détail », pas plus que les autres, d’ailleurs. Je me suis laissé distraire et je n'ai pas géré correctement cette partie du vol. Et me voilà débordé, irrité par une feuille que je n'arrive pas à me mettre correctement sous les yeux, une carte que j'essaie désespérement de me caler sous le bras gauche, un stylo qui part en morceaux... pathétique.
Benjamin me donne un petit coup de main pour me libérer un peu de mon stress. Mais c’est l’effet inverse qui se produit. Car non ego vient de prendre une claque. J’étais sensé mener ce vol tout seul, comme un grand… Mais cette situation me donne l’impression d’avoir encore besoin de ma maman. Et je déteste cela.
Quelques minutes plus tard, un Cessna 152, piloté par un uluberlu français dont la voix suraiguë nous cisaille littéralement les tympans, m’oblige à effectuer une remontée de dernière minute au-dessus de la piste et à recommencer le circuit. Il n’en fallait pas plus pour ajouter à mon stress qui, quelques instants auparavant, a placé mon intégration au rang de médiocrité des figures libres.
Mon circuit est un peu serré mais mon approche est plus qu’acceptable, bien qu’un peu rapide. Nous voici enfin face à la piste et, comme il en a pris l’habitude, Benjamin m’encourage à réussir un bel atterrissage. L’espace d’un instant, je me demande si derrière cet encouragement ne se cacherait pas, en fait, une prière…
Le seuil de piste passe sous le ventre de l’avion ; je m’applique à regarder l’autre bout de la piste là-bas, tout au loin, avant de faire mon arrondi… lorsqu’un bruit sourd accompagné d’un choc qui nous tasse sur nos sièges me laisse totalement interloqué derrière mon manche. Nous venons de toucher violemment le sol sur trois pointsUn atterrissage trois point se dit d'un posé sur les trois roues en même temps. Faisable, mais pas académique ! alors que j’étais convaincu que l’avion était encore au-dessus de la piste ! Cette fois, mon ego s’est littéralement fait atomiser ! Le déshonneur total.
- Ben merde alors ! Je n’ai rien vu venir !!!
- Ouais, je sais pas ce qui t’est arrivé là, mais on l’a bien senti.
- Je comprends pas… J’arrivais un petit peu vite, mais pas au point de taper comme ça. La piste est bien plus étroiteUne illusion d'optique peut être provoquée par la largeur de la piste. Très étroite, elle peut sembler plus basse, et très large, elle peut sembler plus haute. Idem pour les effets de pente. D'où la nécessité de pratiquer d'autres aéroports ! qu’à St-Ho… je l’avais vu mais je pense que j’ai mal évalué la hauteur.
- C’est pas grave, les casques ne nous sont pas tombés sur les genoux, on est vivants c’est l’essentiel.
- Mouais… ça craint quand même !
En sortant de l’avion, Benjamin s’assure tout de même que le train d’atterrissage et la roulette de nez n’ont pas souffert du choc.
La voix haut perchée nous accueille quelques minutes plus tard dans le restaurant de l’aérodrome. Elle est surmontée d’une tignasse blonde très agitée et passablement grasse, et nous gratifie, entre deux phrases inutiles, de rires aussi faux que tonitruants et suraigus, probablement adressés à l’entière population de la région. Ce type est une irritation vivante ! Benjamin se limite au strict minimum dans leur conversation, Anne a une soudaine envie pressante ; quant à moi, j’ignore superbement le personnage, je ne veux même pas savoir qu’il existe.
Nouvelle cigarette, nouveau pipi, nouveau débriefing… et nouvelle auto flagellation de ma part au sujet de mon dernier posé. Benjamin qui, décidément, n’est pas la moitié d’un idiot, écourte le débriefing, estimant probablement qu’il vaut mieux me remettre en selle rapidement avant que je n’aie le temps de cogiter l’affaire et de me faire des nœuds au cerveau…
[ A suivre ]



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