
Je frappe à 06h15 à la porte de la chambre d’Anne, une amie et ancienne collègue de passage au Québec et qui est venue me rendre visite à Chicoutimi pour 4 jours. Aujourd’hui est un jour un peu particulier pour moi : c’est ma première
150 nautiques277,8 kilomètres., en duo avec Benjamin. Ce « vol voyage » est un passage obligé dans le cadre de la licence privée. C’est un vol qui comporte plusieurs étapes et nécessite deux atterrissages et décollages, sur des pistes autres que celle dont l’élève pilote a l’habitude. Il est prévu que je refasse le même vol en solo la semaine prochaine, alors que Benjamin sera en France pour quelques jours.
Plutôt qu’un duo, nous formerons un trio puisque j’ai réussi à faire accepter par le chef-instructeur la présence d’Anne sur ce vol. Anne qui, bien évidemment, ne se remet pas encore de cette perspective, toute hallucinée qu’elle est de savoir qu’elle sera d’ici peu en suspension dans l’air, derrière deux types dont elle ignore encore s’il sauront la ramener à bon port.
Le décollage a été prévu pour
12h30ZZ pour Zulu...soit 08h30. Il s'agit là d'une heure universelle standard servant de référence partout sur le globe. On la connaît aussi sous le nom de Temps Universel Coordonné ou UTC; c’est pourquoi la levée de camp se fait si tôt aujourd’hui.
J’ai pris ma météo et fini de préparer ma navigation, mon
masse et centrageLe masse et centrage est le calcul des charges à répartir dans l'avion pour en obtenir le meilleur centre de gravité, donc le meilleur équilibre, donc les meilleures performances..., déposé mon plan de vol, préparé mon sac et mes documents de vol hier soir ; tout est en ordre. Benjamin vérifiera ma navigation avant le départ. J’ai un doute sur l’exactitude des données, car j’ai tout calculé au
CX-2Petit « computeur » électronique aviation qui, depuis mon retour ici, a fait passé le CR3 au statut d’antiquité. Mais je ne maîtrise pas encore toutes les possibilités offertes par cet appareil et, en l’occurrence, les résultats obtenus pour ma consommation d’essence me semblent quelque peu farfelus.
Arrivés chez Exactair, je ne m’attarde pas et prépare déjà l’avion en effectuant ma visite pré-vol et en logeant dans le compartiment cargo un bac contenant un kit de survie, 2 bidons d’huile moteur et les documents de l’avion. J’ai calculé mes temps de vol sur la base d’un départ à 12h30Z, je souhaite ne pas avoir à réajuster chaque
legPortion du vol ou du voyage en vol.
Je suis un peu fébrile. A la fois énervé par la porte cargo que j’ai toutes les peines du monde à refermer et mon siège qui ne se règle pas correctement, et surexcité à l’idée de ce vol voyage que je veux réussir à tout prix. Je sais que j’en suis capable, et, bien que Benjamin m’ait prévenu qu’il ne serait qu’un passager, je ne suis absolument pas inquiet quant à ma capacité à réaliser ce vol sans encombres, d’un bout à l’autre.
Benjamin me rassure quelques instants plus tard quant à mes prévisions de consommation d’essence : le CX-2 n’est pas précis sur ce point. En revanche, le reste de ma feuille de navigation est juste ; pas besoin, donc, d’utiliser celle qu’il a faite, lui aussi hier soir, au cas où je me serais trompé.
Et nous voici, Anne, Benjamin et moi-même, sous les ailes de Golf-Mike-Delta-India à 08h15. Petit briefing passagers à l’attention de Anne qui m’écoute, attentive mais presque hilare, car toujours sidérée de voir dans cette position de « pilote » ce gros lourdaud qu’elle voyait, il n’y a pas si longtemps encore, faire des « numéros de claquettes » de directeur artistique en costume-cravate pour des « web agencies ». C’est la première fois, que m’est donnée l’occasion de « dérouler » ce briefing ; parfaite occasion pour Benjamin de vérifier que j’en connais le contenu.
Nous prenons place dans l’avion. Le temps est magnifique, l’air est relativement calme. Benjamin attaque bille en tête une fois la check-list énoncée et ma ceinture bouclée :
- C’est quoi ton premier cap ?Rapide coup d’œil sur ma feuille de nav…
- Cap au trois-zéro-trois…
- Parfait. Ca nous emmène où ?
- Saint-Ambroise.
- Combien de temps ?
- 8 minutes.
- Excellent.Je suis à deux doigts de répondre « Oui, c’est vrai ». Mais le vol n’a pas encore commencé, inutile de faire le malin maintenant.
- Aujourd’hui, c’est toi qui fais les coms radio…J’affiche 121.9 à la radio et prends ma voix la plus détendue :
- St-Honoré sol, Cessna un-sept-deux Golf-Mike-Delta-India, bonjour.
- Mike-Delta-India, bonjour. Altimètre trois-zéro-un-trois, vents du deux-sept-zéro à 10.
- Le sol, Mike-Delta-India, avec information Alpha, altimètre trois-zéro-un-trois. Nous sommes présentement sur le parking ExactAir, pour un vol voyage autour du lac St-Jean dans le sens horaire, sous plan de vol VFR. Et ce sera un code jauneElève-pilote SANS instructeur.
- Roger, Mike-Delta-India. Attendez à l’écart Delta et contactez la tour sur un-un-huit-décimale-quatre. Bon vol !
- A l’écart du Delta et un-un-huit-décimale-quatre pour la tour. Mike-Delta-India.
Je vois à cet instant le pouce gauche de Benjamin s’animer pour enfoncer le PTT :
- Le sol, Mike-Delta-India, correction, ce sera un code vertElève-pilote AVEC instructeur !
- Roger, Mike-Delta-India.Puis se tournant vers moi :
- T’es bien pressé de nous faire ça en solo, dis-donc !
- Oops ! désolé…A l’écart du Delta, la tour nous demande de patienter un instant, un trafic arrivant en courte finale sur « notre » piste. J’en profite pour jeter un œil par-dessus mon épaule et contrôler que tout va bien derrière. Anne a l’air d’une animatrice radio avec son casque sur les oreilles. Elle est calme et souriante. Au bout de son bras droit, un appareil photo numérique en mode vidéo commence déjà à faire passer ce vol à la postérité.
- Mike-Delta-India, quittez le Delta, autorisé à remonter piste à contresens pour alignement en trois-zéro. Avisez prêt.
- Contresens pour trois-zéro, j’avise prêt.Mike-Delta-India.Petite mise en puissance de Mike-Delta-India qui suit sagement la ligne jaune sur 200pieds, puis tourne à droite pour remonter la piste avant de virer à 180° pour s’aligner en trois-zéro. La tour n’attend même pas que j’avise prêt pour m’autoriser au décollage. Je fais un dernier check de mes instruments.
- Sélecteur BOTH, mixture plein riche, carb-heat OFF, magnétos BOTH, master ON, pression température d’huile OK, cap identique au compas. Landing et taxi lights ON, Transpondeur Alt.
- Excellent ! On peut y aller.Mais avant, un dernier détail d’importance :
- Je note l’heure. Il est 12:38 Zulu. Huit minutes de retard sur l'horaire prévu.
- Ok, on arrive à quelle heure à St-Ambroise alors ?
- A 46.
- Ok, on va voir ça.Je relâche les freins, ramène le manche très légèrement derrière sa position neutre de la main gauche, pousse les gaz jusqu’à la garde de la main droite, et laisse la bête avaler progressivement les grosses lignes blanches hachurées du milieu de ce boulevard qui finit en point de fuite, droit devant.
Alors que l’avion poursuit sa course, je vérifie qu’il est en pleine possession de ses moyens. Car plus que jamais, cet avion DOIT monter… nous avons une passagère qui ne demande qu’à revenir à son point de départ.
- Pression / température d’huile OK. 2300 RPM !
- Anémomètre ?
- Actif.
- Ok, c’est parfait !
Un peu plus tard que d’habitude, - passagère arrière oblige - le nez de l’avion quitte le sol, puis c’est toute la machine qui se détache doucement du monde. Le gros pointillé en point de fuite redevient un alignement de rectangles qui rétrécit à mesure que nous prenons de la hauteur.
La montée est moins franche que d’habitude et je peux sentir la différence de comportement de la machine due à la présence d’Anne sur le siège arrière.
Trois heures… c’est le temps total que j’ai calculé pour ce vol-voyage, y compris les deux fois trente minutes d’arrêt à Roberval et Dolbeau. C’est parti !
Quelques instants plus tard, et comme à son habitude, Benjamin, bien calé dans son siège, la main gauche effleurant le manche et la moins droite occupée d’un crayon pour les notes, pose quelques commentaires sur mes actions.
- Excellent, ton décollage. Très bon palier pour la prise de vitesse et bonne montée. Tu as senti la différence avec le passager ?
- Tu m’étonnes !
- Ok, on monte à combien ?
- Altitude de croisière 4500 pieds au point de mise en cap…. St-Ambroise.
- Ok, c’est quoi ta prochaine fréquence ?
- 121.2.
- Ah oui ???
- Ah ! Non, pas du tout… 123.4Mhz
- Ah bon, pourquoi ?
- On va être sur les zones d’entraînement jusqu’au Saguenay.
- Exactement !D’ailleurs, nous croisons déjà la ligne électrique, repère qui nous indique la sortie de zone de contrôle.
- La tour, Mike-Delta-India, altitude 2700 pieds, nous quittons la zone de contrôle à l’instant.
- RogerNon, Roger n'est pas monté dans l'avion avec nous... ce joli prénom ne sert, à celui qui le prononce, qu'à confirmer qu'il a bien compris, Mike-Delta-India. Passez sur fréquence zones un-deux-trois-décimale-quatre. Bon vol !
- Mike-Delta-India, sur un-deux-trois-décimale-quatre. Benjamin opine du chef silencieusement. Puis griffonne quelques minuscules signes ésotériques sur le bord de la fiche qu’il a accrochée à sa planche de vol, sur sa cuisse droite. Je tripote de mes gros doigts les boutons de la radio, faisant ainsi défiler les chiffres lumineux des fréquences.
- Info trafic zones d’entraînement… un Cessna 172 Golf-Mike-Delta-India, tout juste sorti de la zone de contrôle, altitude 2700, en direction de St-Ambroise. En conflit, contactez Mike-Delta-India.Nouveau hochement de tête, nouveau signe ésotérique sur la feuille.
Derrière nous, Anne ne perd pas une miette du spectacle qui s’offre à son appareil photo. Malheureusement, son casque ne lui sert qu’à réduire le bruit du moteur car il n’est pas branché. Elle n’entend donc ni notre conversation, ni les communications radio.
- Bon voilà… on est sortis de la zone ![Voix off] : « Ben je sais, je viens de le crier sur les toits… »
Il s’agit en fait d’un message subliminal. Un de ces messages en filigrane dont seul Benjamin a le secret. Je percute enfin et «
pèse su l’pitonVersion Québecoise d' "Appuyer sur le bouton" » :
- Landing lights off…
- Excellent.
- Mouais… si c’était excellent, t’aurais pas eu à me le dire.
- C’est pas bien grave. Prochaine fréquence ?
- 121.2. Terminal de Bagotville. Après le Saguenay.
- Oui, c’est ça.Benjamin se met à fredonner distraitement dans son micro. Car Benjamin chantonne souvent en avion. Je ne connais pas encore toute l’étendue de son répertoire, mais je peux témoigner qu’il connaît par cœur « L’île aux enfants » et « Un beau roman » de Michel Fugain. Bien sûr, j’attends avec impatience « Au pays de Candy » et "Allo Papa-Tango-Charlie" qui font probablement partie de sa "compil avion" préférée. Il s’arrête généralement à la première turbulence. On ne peut pas tout faire à la fois.
Nous atteignons notre altitude de croisière quelques instants plus tard alors que nous passons par le travers de St-Ambroise.
- Il est 46… je prends le top pour le prochain leg. On devrait être à St-André du Lac St-Jean à 13h04.
- Hein ???? 13h04 ??? (Quel joueur ce Benjamin…)
- - Oui, Zulu… plus quatre heures.
- Ah ok, ok…. Et c’est quoi ton cap maintenant ?
- Deux-six-cinq.Contre toute attente, une grise et sournoise couche nuageuse vient se mettre en travers de notre route. Benjamin en profite pour me tester de nouveau.
- TabarnakJuron Québecois. Evolution du mot "Tabernacle" encore emprunté au vocabulaire religieux. Autres versions : Tabarnique, Tabarnouche, Tabarouette... ! C’est quoi cette couche, là ??? Change ton altitude pour éviter les nuages. Tu vas passer dessus ou dessous ?
- Dessous, j’ai pas le droit au-dessus.
- Pourquoi ?
- J’ai pas de qualif OTTOver The Top / Au-dessu de la couche. Ce type de vol nécessite une qualification spécifique..
- Bien.
Nous passons le Saguenay 20 minutes environ après notre décollage. Je m’applique à garder mon cap et mon altitude.
- On vient de passer le Saguenay… j’appelle Bagot ?
- Je sais pas, moi…
- Ben moi, je sais. J’appelle Bagotville.Benjamin se marre. Nouveau tripotage de boutons… 121.2 affichés.
- Tour de Bagotville… Cessna un-sept-deux Golf-Mike-Delta-India….Le visage de Benjamin se retrouve soudain à quelques centimètres du mien. Sa bouche, pourtant silencieuse, est incroyablement animée et tente visiblement de me communiquer quelque chose que je ne saisis pas. Ce qui me donne l’impression d’être un sourd et muet contraint de communiquer en lisant sur les lèvres. Il répète le message, exagérant démesurément la « forme des mots ». Je suis à deux doigts d’éclater de rire. Je relâche mon PTT pour l’entendre.
- Terminal de Bagotville… pas tour de Bagotville. Ce sont des militaires, sois carré avec eux.
- Aaaaahhh, ok.En effet, la tour à laquelle je m’adresse est celle de l’aéroport de Bagotville. Or, il se trouve que cet aéroport est avant tout un aéroport militaire et la zone de contrôle est gérée par des militaires, bien que l’aéroport accueille des vols civils. Nous quitterons cette zone militaire juste avant d’atteindre St-André-du-Lac-St-Jean.
- Terminal de Bagotville… Cessna un-sept-deux Golf-Mike-Delta-India, bonjour.
- Mike-Delta-Yankee, continuez.
- Nous venons d’entrer dans la zone de contrôle, altitude 3500 pieds par le travers d’Alma, en direction de St-André du Lac St-Jean, pour un vol-voyage autour du lac sous plan de vol VRF.
- Roger, Mike-Delta-Yankee. Vous pouvez vous identifier, s’il vous plaît ?Benjamin pousse lui-même le
bouton IDENTLe bouton "Ident" permet au contrôleur, lorsque plusieurs codes transpondeurs d'avions sont identiques dans la zone, de faire flasher l'avion sur son écran un cour instant, évitant ainsi toute confusion. du transpondeur, car je n’ai pas compris un traître mot de ce que vient de dire la contrôleuse qui articule à peu près aussi bien que je monte une sauce hollandaise.
- Mike-Delta-Yankee, vous êtes identifié. Vous avez un trafic à 2500 pieds dans vos une heure. Maintenez votre altitude.
- Je maintiens mon altitude. Mike-Delta-INDIA !
- Mike-Delta-Yankee, odkjhvklj….jglabe fefze….jfoierd dedt gu oiuuuy, là .Je regarde Benjamin qui fait une moue dépitée, le pouce sur le PTT, prêt à dégainer. Il pense la même chose que moi. J’ouvre les hostilités.
- J’ai rien compris à ce qu’elle a dit. Et puis faudrait qu’elle allume un peu là, elle nous gonfle avec son Yankee.
- Ouais, elle dort encore, elle. Pas génial pour des militaires.La tour reprend la communication avec nous :
- Mike-Delta-Yankee…passez sur la fréquence d’Alma qui va vous prendre en charge
- Terminal de Bagotville, on a le trafic en vue et on passe sur la fréquence d’Alma. Et pour info, c’est Mike-Delta-India.
- S’cusez, Mike-Delta-India.Nous passons en communication avec la fréquence d’Alma pour quelques minutes, puis je signale enfin à Bagotville que nous quittons leur zone de contrôle.
Quelques milles plus loin, et comme par magie, St-André-du-Lac-St-Jean nous apparaît, niché dans les reliefs. Avec tous ces radio-salamalecs, je m’étais un peu écarté de la route. Et pourtant, nous y sommes presque ! J’en déduis trois possibilités : un, je suis vraiment bon sur ce coup-là ; deux, j’ai la chance du débutant ; trois, St-André-du-Lac-St-Jean bouge et s’arrange pour rester sur ma route au fur et à mesure que je m’écarte… Même Benjamin en tomberait à la renverse s’il n’était déjà assis.
Néanmoins, il veut s’assurer que je sais où je suis.
- D’après toi, c’est où St-André-de-Machin-Chose ?
- Ben là, juste en face. On y sera juste à l’heure.
- C’est vrai, en plus. Excellent.Derrière nous, notre passagère est toujours en état d’hypnose avancée, toute inspirée et admirative de ce qu’elle ne pourrait voir du sol ou à l’altitude où croisent les gros airliners. Je la connais juste assez pour imaginer le genre de photos « très graphiques » qu’elle est en train de prendre, jouant avec les formes géométriques et les couleurs des champs.

Je vire au cap trois-trois-cinq à la verticale de St-André, direction Roberval qui sera notre premier arrêt. L’entrée dans la zone de contrôle se fait par la Pointe Chambord, une grande avancée de terre sur le lac St-Jean, et qui a la bonne idée de se trouver quasiment dans l’axe de piste ; ce qui permet une approche directe.
- Ton temps pour le prochain leg ?
- 10 minutes... je prends le top.
- C’est quoi ta prochaine fréquence ?
- 122.2, Rouyn Radio.
- Ok. C’est quoi ça, Rouyn Radio ?
- Une MFMandatory Frequency / Fréquence Obligatoire. Cette fréquence est généralement attribué aux aéroports non contrôlés. … ça veut dire que le gars qui va me répondre n’est pas à Roberval.
- C’est ça. Et tu les appelles à quel moment ?
- Quand j’arrive à l’extrémité de la pointe Chambord.
- Oui. Orientation des pistes ?
- Un-Six, Trois-Quatre.
- Des obstacles ?
- Non, aucun.
- Altitude du terrain ?
- 586 pieds. Longueur piste, 5000. Un petit sourire se dessine sur le visage de Benjamin. Il goûte le plaisir de constater que son élève a bien préparé cette navigation. Résultat de son propre travail, ça va de soi.
- Altitude du circuit ?
- 1600 pieds. Approche à 2100.Arrive enfin le moment ou toute la sérénité que je me suis efforcé d’avoir depuis notre départ peut virer au cauchemar absolu :
- Altitude 4500 pieds… tu dois descendre à 2100. Tu as un passager, tu vas descendre à quel taux, idéalement ?
- 500 pieds minutes.
- Ok… tu vas mettre combien de temps pour atteindre tes 2100 pieds ?
- Un peu moins de cinq minutes.
- Parfait. Un peu plus tard sur 122.2 :
- Rouyn Radio, Cessna un-sept-deux Golf-Mike-Delta-India. Bonjour !
- Mike-Delta-India, continuez.
- Mike-Delta-India, sous plan de vol VFR pour un vol autour du lac, altitude 4500 pieds, verticale Pointe Chambord, à destination de vos installations. Nous allons entrer dans la zone de contrôle. Heure estimée d'arrivée...13h15 Zulu.
- Mike-Delta-India, Roger… Rappelez lorsque vous serez en approche.
- Mike-Delta-India.Nous atteignons les 2100 pieds en quelques instants. L’avion est stable, peu de vent, pas de turbulences.
- Rouyn Radio, Mike-Delta-India dans la zone de contrôle, altitude 2100 pieds, en approche.
- Mike-Delta-India, vous me confirmez vos intentions pour un arrêt complet ?
- Arrêt complet confirmé. Mike-Delta-India.
- Roger, Mike-Delta-India… vous êtes numéro un dans le circuit. Piste un-six ou trois-quatre, à votre discrétion.
- On prendra la piste trois-quatre pour approche directe. Mike-Delta-India.
- Roger, atterrissage autorisé piste 34 en approche directe.
- Mike-Delta-India !Derrière moi, la petite blonde photographe qui avait pris ses aises, paresseusement avachie sur son siège, se redresse, soudainement consciente que la situation se corse. Bien que n’étant pas elle-même pilote, elle sait, comme tout un chacun, qu’un atterrissage est toujours un moment « délicat » du vol. Les champs ne l’intéressent plus, pas plus que les lacs, et son attention est tendue bien en avant de l’avion, sur cette minuscule bande d’asphalte qui va (peut-être) nous accueillir.
Comme à son habitude, Benjamin m’encourage. Il sait que je suis très soucieux de la qualité de mes posés. Le vol peut avoir été parfait, un atterrissage médiocre me laisse toujours un très mauvais sentiment d’incompétence.
- Allez, tu nous fais un bel atterrissage… ton plan de descente est parfait.Sur l’approche finale, j’anticipe et décompose mentalement les secondes qui vont suivre, lorsque mon avion arrivera au-dessus de la piste.
Nous y voilà déjà : passage du seuil de piste, réduction de la puissance moteur, palier et stabilisation, puissance coupée, léger cabré pour l’arrondi. Les ailes finissent le travail en faisant office de freinage à mesure que je tire encore sur le manche pour poser définitivement. Les roues laissent finalement échapper un « woosh » discret, confirmant ainsi que nous sommes bien sur le plancher des vaches.
Je taxie l’avion jusqu’à une ère de stationnement. Autour de nous, des avions bombardiers d’eau Canadair CL215 prêts au combat des feux d’été, mais aussi des Beechcraft Sundowner du CQFA, des Hélicos, et des Cessna 310 tous magnifiques dans le soleil qui nous régale aujourd'hui.

Un roulage et une check-list plus loin, nous voici à l’air libre. L’occasion pour mes deux « compagnons de voyage » de s’intoxiquer joyeusement à la nicotine, et pour moi de me délecter des appréciations de Benjamin.
- Super vol. Je me demande encore comment tu as fait pour arriver sur St-André… j’ai bien cru qu’on l’avait définitivement perdu pendant les coms avec Bagot. Tu t’étais écarté de la route et puis, miracle, tu arrives quand même pile dessus ! Mais à part ça, tes caps sont bien tenus, tu te repères bien, tu te débrouilles bien avec les coms radio. Tu commences ton approche à la bonne distance, tu arrives en courte finale exactement où il faut et à la bonne altitude malgré l’approche directe ; ton plan est bon et l’atterrissage est parfait. C’est vraiment excellent, tout ça. Rien a voir avec ce que tu faisais quand on a commencé ensemble !Il a raison. Il y a eu l'avant-Benjamin, et il y aura l'ère Benjamin. Cette nouvelle ère a commencé il y a maintenant 20 jours... et ce n'est que du bonheur.
[ A suivre ]
