mercredi 17 septembre 2008

Acte II, scène 1.

Septembre est là et habille déjà les grands érables canadiens de leurs toutes premières feuilles rouges. Novembre, lui, se chargera de les dévêtir complètement pour quelques mois. L’été n’est déjà plus qu’un vague souvenir. Un été bien décevant, gris et pluvieux la plus grande partie du temps, notamment en août où les températures ont péniblement atteint les 27°C au Saguenay. Je réalise que je suis ici depuis à peine plus d’un an… il me semble que c’était hier. D’ailleurs, ce gris de septembre est le même que le gris de septembre dernier.

Les cadets ont joyeusement repris le chemin vers leur avenir, avec en poche un joli papier bleu – leur licence privée - qui sanctionne un mois et demi de formation et un savoir théoriquement bien plus grand qu’à leur arrivée. Ils ont quitté leurs instructeurs complètement sonnés par toute l’énergie déployée pendant quelques semaines, mais aussi enrichis d’une expérience qui, à l’évidence, marquera longtemps leurs esprits. Les regards passablement hébétés de ces derniers au lendemain du départ des «flos»Petit nom affectueux donné aux enfants et surtout aux ados Québecois . faisaient d’ailleurs presque peine à voir et trahissaient toute la nostalgie qu’ils éprouvaient déjà par leur absence. Le vide et le silence sont parfois difficiles à supporter dans la routine aliénante du quotidien qui reprend ses droits, et dans la perspective d’un emploi du temps soudainement un peu trop « allégé » au goût de certains.
ExactAir est donc redevenue cette sage école de pilotage où règnent de nouveau le calme et l’étude. On s’y ennuierait presque, si ce n’était le ballet régulier des avions du CQFA qui, lui aussi, s’est réinstallé dans la routine de l’année scolaire.

Je n’ai quasiment pas volé depuis l’obtention de ma licence, le 31 juillet dernier. Je suppose que ce «succès » aurait dû me rendre fier de moi, me donner des ailes, et me faire sauter de joie. Il n’en fut rien. Car à l’heure des comptes et du premier bilan, ce succès n’en était que la moitié d’un à mes yeux. Un partiel à l’examen de théorie, un partiel au test en vol, un total d’heures de vol en duo dépassant largement le minimum requis pour l’examen, et un budget plus que doublé m’ont quelque peu gâché le plaisir. Un peu comme on ne se souvient que du mauvais café à la fin d’un excellent repas, je n’ai retenu que les points négatifs et j’ai « préféré » penser que j’avais à moitié raté cette licence. D’autres l’auraient à moitié réussie… Obsessionnel et buté. Voire aigri. J’aime gagner de belle manière et les demies victoires à l’arrachée m’ont toujours laissé sur ma faim et donné l’impression d’un hold-up, d’une usurpation. Certains diraient que je vois trop la vie en noir et blanc et que je ne laisse aucune chance au gris… Je dois reconnaître qu’ils ont raison.

Le doute, ce poison que j’arrivais jusqu’alors encore à distiller avec parcimonie dans mon esprit, a fini par en envahir les moindres recoins, me poussant à remettre en question mes capacités ainsi que la qualité de l’instruction que j’ai reçue. Mes acquis m’ont paru bien insignifiants et totalement éphémères. J’ai eu tout à coup la certitude de ne pas être à ma place dans un cockpit, et l’obtention de cette licence privée ne m’a aucunement remis en paix avec moi-même. Car bien que j’aie essayé de ne pas mettre la charrue avant les boeufs en démarrant cette formation, il est évident que j’ai toujours caressé l’espoir de devenir un jour professionnel. Cette licence privée ne représentait donc pas grand-chose pour moi si ce n’est un passage obligé et une porte donnant sur la voie professionnelle. Or, je conçois difficilement qu’un pilote professionnel puisse être médiocre ; et mon « médiocre succès » me laissait malheureusement entendre que je ferais peut-être partie de cette catégorie. Difficile à digérer.
De ce fait, mon instructeur a un peu fait les frais de mes humeurs et questionnements. Entre l’apparente incohérence des commentaires globalement assez positifs de mon carnet de formation et le nombre d’heures de vol qu’il m’a fallu pour arriver à l’examen, le dépassement du devis, et la désagréable impression, in fine, de ne pas avoir appris autant et aussi bien que j’aurais dû, je me suis demandé si le compteur n’avait pas tourné plus que nécessaire et si ma formation était gérée correctement. Il m’a donc semblé urgent de remettre les pendules à l’heure et de remettre en question l’instruction de Benjamin ; lequel a dû se répandre en justifications et déployer des trésors de bonne foi et de persuasion pour me convaincre et me rappeler que les six premiers mois de ma formation n’avaient pas servi à grand-chose du seul fait de l’interruption de 3 mois et demi l’hiver dernier. Finalement, en y regardant de plus près et en prenant ses arguments en compte, on peut considérer qu’il m’aura fallu quatre à cinq mois seulement pour obtenir cette licence. Ce qui reste dans les normes.
Résistant tout de même à la pression de mon instructeur qui souhaitait me voir passer sans délai du privé au professionnel, je me suis donc donné le temps de la réflexion. D’accord, je l’avoue, cette réflexion a souvent fait place à l’auto-flagellation, et seul un projet client arrivé à point pour ma santé mentale et financière semble m’avoir évité le service psychiatrique de l’hôpital de Chicoutimi.

J’ai essayé de me poser les bonnes questions, la première et la plus essentielle étant : « Aimes-tu toujours voler et aimerais-tu toujours en faire une carrière pour les 15 à 20 ans à venir ? ». La réponse étant « oui », dès lors, toute autre considération devient presque superflue. Il me faut donc accepter le fait que je n’ai pas 17 ans et que, n’apprenant plus aussi facilement que les autres élèves pilotes plus jeunes, la somme de travail nécessaire au succès est plus importante. Il me faut laisser un peu de côté les considérations financières et accepter que ma « relative lenteur » engendre nécessairement un dépassement de budget, lequel n’est que rarement respecté, de toute façon. Il me faut maintenant m’engager plus radicalement dans cette formation et cesser de tergiverser sur des problèmes ou difficultés qui n’en sont pas vraiment ou que je ne pourrai résoudre ou contourner, de toute façon. Mais surtout, il me faut absolument cesser de considérer que je ne saurais faire un bon pilote professionnel. Puisque de toute façon, je n’ai pas encore appris à être professionnel ! Et je dois garder à l’esprit qu’ici, les écoles de pilotages, qui ne sont pas des CQFA, ne forment pas vraiment de pilotes accomplis. Elles permettent seulement à leurs élèves d’arriver aux examens avec un minimum de connaissances théoriques et de compétences en pilotage. L’expérience et le professionnalisme ne viennent qu’ensuite avec les heures de vol et la volonté du pilote d’élever son niveau de compétences.

C’est donc après huit semaines de doutes et d’intense réflexion, les yeux rougis par un projet client m’ayant occupé quinze à dix-huit heures par jour, et le cerveau ramolli par de trop rares heures de sommeil que je sors finalement la tête de mon « trou à rats » pour respirer un peu et reprendre dans de meilleures dispositions (mais j’ignore encore pour combien de temps) les cours avec Benjamin qui, à n’en pas douter, a maintenant à cœur de me montrer ce qu’est un vrai pilote.

Jean Rostand disait : « C’est encore croire en soi que de douter de soi ». A bien y réfléchir, ce n’est pas faux. Toute la question est de savoir à quel moment le doute fait place à la certitude. Celle qui enterre l’espoir, qui rend fou et conduit à l’abandon du rêve.