
Voici venu le temps des grands frissons. La première "bordée" de neige est tombée sur la région depuis quelques jours. Comme une promesse. Celle d’un hiver que tout le monde, ici, trouvera d’abord féerique. Puis trop froid. Et finalement trop long et ennuyeux. C’est aussi le temps des faux départs du matin et des doigts gourds au fond des poches en attendant une possible dépanneuse dans le vent glacial qui cisaille les oreilles ; le temps des premières lumières de couleur aux bordures des fenêtres et des toits givrés, en guise de bienvenue au père Noël dont les clones se multiplient déjà aux entrées des grands magasins ; le temps des clochettes frénétiques et entêtantes qui s’immiscent dans la musique d’ambiance des centres d’achats et des pubs télé locales à deux sous, comme pour vous crier que la vie est douce et comme il fait bon dépenser pour la "bonne cause" ; le temps où les jeunes arbres des jardins lèvent les branches au ciel et s’emmitouflent dans une toile qui les préservera du poids de la "
maudite marde blanche" ; le temps ou les ours grognons, castors besogneux et autres moufettes malodorantes ne veulent plus rien savoir du monde et s’enterrent, le nez dans le derrière ; le temps des chocolats chauds qui réchauffent les corps, les cœurs et les esprits après la promenade dominicale ; le temps des premiers rouges aux joues et des premiers bleus aux fesses qui réapprennent à marcher. Ici, on l’appelle « le temps des fêtes ». Pourtant, quelque chose me dit que ce n’est pas la fête pour tout le monde…
J’ai débuté ma formation de pilote commercial (CPL) et bouclé ma qualification de nuit début octobre. Dix bonnes heures de bonheur, suspendu au doute et à l’inconnu entre la lumière des hommes et la lumière du monde, à l’heure où le Québec tout entier tombait confortablement en léthargie devant la lueur bleue des écrans de télévision. Cette seule idée m’était jubilatoire.
J’ai pris beaucoup de plaisir à me retrouver seul dans la presque obscurité d’un cockpit, avec pour seule compagnie le bruit du moteur et la faible lumière rouge de ma lampe frontale éclairant timidement mes instruments et ma carte aérienne. J’ai aussi adoré me perdre lors d’un vol voyage nocturne autour du lac St-Jean et me retrouver, tout à fait par hasard, totalement halluciné et mon ego entre les dents, au-dessus des deux lignes de balises bleues de l’aéroport de St-Honoré… très nul, mais tellement cocasse !
On m’avait dit que le vol de nuit était une leçon d’humilité. On ne m’avait pas menti. Car atterrir de nuit, sur une piste qu’on ne connaît pas bien, accessoirement sans phare d’atterrissage, est une expérience pour le moins déroutante. Mais aussi très amusante et stimulante.
Contre toute attente, le vol de nuit a ceci de particulier qu’il vous met dans une sorte de tranquillité, de sérénité qui vous fait apprécier la situation bien plus que d’ordinaire. Le silence presque total qui règne sur la fréquence radio, le trafic aérien quasiment nul, ainsi que les conditions de l’air forcément plus calme créent un contexte très apaisant. Même les discussions avec mon instructeur, lors des premiers vols en duo, m’ont paru d’une autre nature comparées à celles que nous avons d’habitude. Il faut dire que le tapis de lumière, 3000 pieds plus bas, et celui des étoiles tout au-dessus de nos têtes tend à rendre poète… Et on sait tout à coup très précisément pourquoi on est là et les difficultés rencontrées jour après jour sont largement justifiées. Comme par magie, le doute s’efface pour laisser place à l’évidence. Le temps d’un vol.
Les vols de jour, eux, se sont faits plus exigeants et quelques paramètres ont changé dans les demandes de Benjamin qui a élevé son niveau d'exigence. Les tolérances de variation ne sont plus que de plus ou moins 50 pieds pour l’altitude, et plus ou moins 5 degrés pour les caps. Tout un challenge pour un pilote comme moi qui tend à se crisper sur les commandes lorsqu’il stresse. Les exercices de maniabilité restent globalement les mêmes, mise à part la vrille qui, cette fois, est exécutée par l’élève.
Aux exercices appris au PPL sont venus s’ajouter le vol et l’approche aux instruments : VOR, ADF, ILS, DME, GPS… autant d’outils de radionavigation censés m’aider à m’orienter en vol et effectuer mes approches aux aéroports lorsque la météo ne me permet pas d’apercevoir les pistes.
Il ne s’agit plus là d'observer un bête horizon artificiel, les allers et venues d'un indicateur de cap et les sautes d'humeur d'un altimètre capricieux, mais bel est bien de voler en conditions IFR, sans références au sol et en suivant des "routes" pré-établies entre des stations VOR ou NDB qui sont autant de balises à relier pour arriver à bon port. De nouvelles notions sont donc venues compléter celles déjà acquises pendant l’année précédente, semant évidemment le trouble dans mon esprit déjà bien encombré par tant d’informations. Entre les "radiales", les "gisements", les "relèvements" et autres "position fix", j'avoue que la raison d'être de ces aides à la navigation me semble souvent à l'opposé de ce qu'elle devrait être, tellement je m'y perd… un comble !
Quelques autres découvertes, comme la panne moteur à basse altitude au-dessus de la piste, ou le vol sans manche, géré uniquement au compensateur et au palonnier sont venues égayer la routine des entraînements.
Le temps passe et je continue d'observer ce "merveilleux" monde de l'aviation. Je me demande chaque jour s'il correspond vraiment à ce que j'avais imaginé, perçu, et probablement idéalisé. Je devine, dans le grand bal des débutants, des jalousies, des convoitises. Je surprends des ronds de jambes et de grands coups de brosse dans le sens du poil ; la taille de la brosse dépendant, bien évidemment, du nombre de galons à nettoyer… J'entends de fausses vérités. Je capte des regards fuyants cachés derrière des sourires trop grands. Je me gausse des excès de zèle aussi grossiers qu'inutiles. Je sonde les pensées travesties à l'heure du biscuit. Mais surtout, je m'inquiète de certaines désillusions ou d'espoirs avortés sous l'influence d'une crise économique mondiale semblant arrivée à point nommé... Aigri, dites-vous ? Pantoute !Evolution de langage issue de l'anglais "Not at all" traduit autrefois par "Pas en tout". Supprimez le s de "pas" et prononcez "toute". Lucide, réaliste, tout au plus.
Après huit années de travail en indépendant, j'avais juste oublié ce drôle de jeu que l'on joue dans les entreprises du monde entier lorsqu'on a 20 ans, ou à peine plus, et qu'il faut, peu importe la façon, arriver tout en haut de la pyramide avant les autres. Je n'ai jamais appuyé sur la tête de quiconque, jamais menti, jamais manipulé ni intrigué pour faire ma place. Et je ne commencerai pas à mon âge. Mais force est de constater que je serai de nouveau confronté à ces "règles du jeu" un jour ou l'autre. Je m'interroge donc sur ma capacité à survivre dans un tel milieu. De quel côté de la vitre de l'aquarium serai-je le plus à ma place ? Et en supposant que je décide un jour de m'y mouiller, lequel, du requin opportuniste ou du fidèle et indéfectible poisson-pilote, investira mon âme d'idéaliste ?
En attendant la réponse, je ne vole plus et j'hiberne plus ou moins, le nez dans les livres, les notes et les pré-tests, dans la perspective de l'examen théorique prévu courant décembre. Bien évidemment, malgré plus de deux mois de travail de révision, je ne serai jamais assez prêt le moment venu. Mais comme toujours, mon instructeur est très (trop?) confiant. Les résultats que j'obtiens sur les premiers tests lui laissent entrevoir un très probable succès. Qui plus est, au premier tirage… excusez du peu ! Pour ma part, je n'y crois pas une seconde et mets même en doute l'efficacité de ces tests qui, loin de me rassurer sur la solidité de mes connaissances, auraient plutôt tendance à m'embrouiller l'esprit et à saboter ma mémoire en créant des zones de doute, de confusion, voire de paranoïa aigue. Il me semble que plus je travaille et moins j'avance. Je suis capable de donner une bonne réponse à une même question trois fois de suite à quelques jours d'intervalle, et de la donner fausse la quatrième fois. De la même façon, je peux saisir la mécanique d'un calcul de navigation en une seconde un jour, et rester complètement sec sur le même calcul le lendemain. Il n'en faut pas plus pour réveiller mes vieux démons. Voilà bientôt un an et demi que j'écoute, note, étudie, révise… et je n'ai toujours pas compris comment fonctionnent mon intellect et ma mémoire ! Si tant est qu'ils fonctionnent réellement. Et en même temps. Verdict imminent…
