jeudi 5 février 2009

(Très) doucement, mais (très) sûrement. (Episode 1)

J'ai encore, quelque part dans les méandres de mon cerveau, le goût amer d'un examen à moitié raté.
En décembre dernier, une météo capricieuse et une navigation récalcitrante avaient eu raison de mes neurones et de mes espoirs de réussite, malgré deux mois de travail acharné avec Benjamin, mon instructeur. Fidèle à moi-même, et donc toujours aussi imprévisible, j'avais eu le mauvais goût de surprendre les plus convaincus de mon succès par un résultat aussi pitoyable qu'inattendu. 56% en navigation, et 47 % en météo ! Ce score, très loin de ce que laissait entrevoir la cohorte de pré-tests faits à la chaîne pendant les deux semaines précédentes, et dont les résultats atteignaient parfois les 85%, avaient, une fois de plus, mis mon amour propre en vrille. J'en conclus que la méthode de travail n'était pas la bonne...du moins en ce qui me concerne. Je comptais donc sur trois semaines de vacances parisiennes pour enterrer ce minable ratage. Peine perdue ; l'amour propre étant ce qu'il est, aucun lavage de cerveau n'est venu à bout de la grosse tache.

De retour dans la Belle mais Froide Province depuis maintenant deux semaines, je traîne ma grosse carcasse encore mal réveillée dans le grand hall du complexe Jacques GagnonNe me demandez pas quel est cet illustre personnage... il y a très exactement 24150 Jacques Gagnon au Québec ! qui abrite le petit bureau de Transport Canada, à Alma. La lumière du matin pâle, reflétée par la neige, se déverse par les hautes surfaces vitrées qui ouvrent la vue sur l'église, et inonde encore timidement ce grand espace gris et triste. D'incontournables véhicules de démonstration semblent posés au beau milieu du hall depuis une éternité. Mêmes couleurs, mêmes formes, ou presque ; seule la marque a changé depuis mon dernier passage. En Europe, c'est le genre d'endroit au milieu duquel on trouverait une sculpture ou une fontaine... au pire, un kiosque à journaux ou une croissanterie. Un peu de vie, en quelque sorte. Mais ici, toute place perdue semble devoir forcément étaler à la face du monde les derniers « chefs-d'œuvres » des constructeurs automobiles bienfaiteurs.

Il est 07h30 et j'ai rendez-vous à 8h00 pour la « reprise » de mon examen théorique de licence de pilote commercial. Je connais le chemin des toilettes comme ma poche et file anticiper toute envie liquide qui viendrait, plus tard, troubler le déroulement de l'épreuve. « Tiens, les séparations des toilettes sont passées du marron sale au jaune moyen... bonne idée ». Debout devant l'unique urinoir, les deux mains prises, le front collé au mur et les yeux à demi fermés comme pour mieux visualiser les données du problème, je marmonne à mi-voix, tout à mon affaire :

- Donc, calcul de temps à la station VOR : temps en secondes divisé par le nombre de radiales.... ok, ça c'est bon... ensuite, distance jusqu'à la station : vitesse vraie multipliée par le temps en secondes, divisé par 60... merde... ça s'rait pas l'inverse plutôt ??? Non, je multiplie et je divise... ok, je l'ai... distance sol du DME : racine carrée de S²-A².... où S égale distance et A est égal à l'altitude en milles nautiques... yes, yes !!!! Calcul de dérive...

Fin du pipi, fin des calculs. Mains lavées-séchées-recto-verso. Coup d'œil dans le grand miroir, face à moi : les vilaines cernes et les poches qui me pendent sous les yeux trahissent une nuit agitée et des réveils intermittents déjà occupés au calcul.
7H35, je me dirige rapidement vers le petit comptoir qui fait office de café du coin, dans l'un des grands couloirs du complexe.

- Bonjour, un café s'il vous plaît... avec deux crèmes.

[Voix off] : calcul de l'écart... distance off route divisée par la distance faite, multiplié par 60.... Whouaa ! je les ai toutes ! Ensuite, puissance de réception du VOR : 1,23 multiplié par...
- Une et 75, monsieur ! La crème et le sucre sont en arrière de vous !

Je paie tout en terminant mentalement ma formule de calcul. Il me reste 25 minutes pour tenter de stocker en mémoire vive tout ce que j'aurais pu oublier de réviser ces quinze derniers jours. Je m'assois à l'une des petites tables, juste à côté, et sors le Culhane Commercial et quelques notes de mon sac... Fréquences VHF et UHF, erreurs des instruments de radionavigation, principes de fonctionnement du GPS et de ses satellites, triangle des vélocités, codes de lecture du CFS, rapide coup d'œil sur ma carte LO et ma carte WAC... autant de « détails » qui peuvent faire la différence et que je ne serai jamais certain d'avoir assez appris. J'ignore volontairement la météo que j'ai travaillée d'arrache-pied ces derniers jours et qui, cette fois, ne devrait pas poser de problème majeur.

Je pousse la porte du bureau de TC à 8:00 précises et me dirige vers le comptoir. NicoleNon, je n'ai pas créé de liens avec la rousse aux hanches rondes de Transport Canada. C'est grâce à la signature qu'elle appose sur la feuille de résultats de l'examen que je connais son prénom. Mais curieusement, si j'avais dû lui en choisir un, ç'aurait probablement été Nicole. est là, fidèle au poste ; beaucoup moins rousse que d'habitude, mais plus brune que jamaisMerci Scharzkopff !.
Et commence un rituel très précis que je connais maintenant très bien, par la force des choses. Lettre de recommandation de l'instructeur, certificat médical, carnet de formation, passeport.
Nicole, dans un regard habité, et probablement pas encore tout à fait sortie de je ne sais quel rêve étrange et pénétrant, s'émerveille longuement de la couverture de plastique transparente qui protège mon passeport. J'en reste sans voix ; je ne vois pas d'autre cause à cet état qu'un abus de somnifères, la veille au soir.
Comme d'habitude je n'ai droit qu'à mon crayon de plombNon, les Québecois n'écrivent pas avec des crayons en plomb... traduisez par "crayon à papier"., mon CX2Petit ordinateur, de la taille d'une grosse calculatrice, servant à effectuer de calculs de navigation. Je l'utilise à la place du CR3, mon CR3Le CR3 est au CX2 ce que le boulier est à la calculatrice. Néanmoins, le CX2 ne permettant pas de calculer des altitudes vraies, j'utilise le CR3 pour le faire. Si vous avez pris ce blog en cours de route, je vous recommande la lecture de "Coming Out" (Octobre 2007) qui vous donnera une idée de ce que fût à mes yeux le CR3 au commencement de ma formation. Merci à François qui me décomplexa à ce sujet., ma calculatrice que Nicole prend soin de réinitialiser afin d'effacer toute formule qui serait restée en mémoire. Tout autre élément susceptible de me permettre de tricher doit rester dans mon sac. Comme d'habitude, Nicole sort de son tiroir une règle des distances, deux feutres non permanents et une gomme qu'elle me tend. Comme d'habitude, je lui signe un chèque en remerciement de la « bienveillance » qu'elle va bientôt me témoigner. Comme d'habitude, je me débarrasse de ma veste et de mon sac que je range dans un vestiaire. Comme d'habitude, elle m'adresse un laconique :

-Pas de téléphone sur vous ? Pas de pagetteParfois, petite, voire minuscule page sur laquelle on écrit très, très petit pour pouvoir tricher à l'examen. A moins qu'il ne s'agisse juste d'un équivalent pas très sexy pour "pager" ou "bipeur"... ?
- Non, rien. Finalement, on finit par prendre des habitudes ici... on est un peu comme à la maison.
- Ah ? Vous trouvez ? Ouinnn, peut-être...


Et toujours ce même regard étrange qui semble voir de l'autre côté de moi...

[ Voix off ] : Bon OK, c'est pas grave... on va la laisser dormir encore un peu.

Nicole attrape finalement deux chemises de carton qui contiennent les documents de travail en français et en anglais et les cartes de navigation. Nous entrons finalement dans la salle d'examen.

- Donc vous avez deux heures pour la navigation et 1h30 pour la météo. Venez me voir lorsque vous avez fini la navigation et validé le test... Bonne chance.

La porte se referme tout doucement derrière elle, emplissant la salle d'un silence feutré qui me donnerait presque l'impression d'être seul au monde si ce n'était, face à moi, le faux miroir qui permettra à Nicole de me surveiller discrètement. Si tant est qu'un miroir sans tain de trois mètres sur un puisse vraiment être discret, bien entendu...
Je comprends, en posant mes yeux sur le moniteur LCD, que les deux modules de tests ne sont pas enchaînés et que je n'ai pas d'autre choix que de commencer par la navigation. Ainsi soit-il.
J'examine rapidement les documents qui serviront de supports aux questions de l'examen : une carte VNC, une carte LO, des NOTAM, des extraits de CFS et l'énoncé de la navigation qui comporte aussi les paramètres météo en route ; puis des GFA, une carte du temps significatif 700mb, des TAF, des METAR, un PIREP, un SIGMET pour la météo. Je suis presque détendu.

Je clique sur les premiers boutons du logiciel d'examen, le compte à rebours se met en branle. 120 minutes pour convaincre. La première question est claire et précise : « Lors d'une navigation à l'estime, qu'est-ce qu'un position air » ? J'en tomberais presque de ma chaise.

[ Voix off ] : Hein ???? D'où ça sort, ça, « position air »???

Ce test commence mal ; je n'ai jamais lu, ni entendu ce terme, j'en suis certain. J'ai beau faire tous les efforts du monde pour faire remonter l'information du tréfonds de ma mémoire, rien à faire. Aucune des réponses proposées ne m'évoque quoi que ce soit que je connaisse. J'analyse à nouveau chaque mot clé de chaque réponse possible. Mes synapses restent inertes, électro-encéphalogramme plat. Am-stram-gram, pique et pique et collégram... Réponse A ! Je m'empresse de passer à la question suivante et d'oublier cette mauvaise blague du rédacteur de l'examen.
La suite du test ne me réserve pas d'autre surprise. Seules quelques questions sur les interceptions de radiales, sur les VOR, ADF et autres GPS me déstabilisent un peu sans vraiment me bloquer.
Puis vient toute la partie navigation proprement dite. Ce sera un vol VFR sur bi-moteur au départ des îles de la Madeleine (Québec), direct VOR de Charlottetown (Ile du Prince Edward), direct VOR d'Halifax (Nouvelle Ecosse), puis direct aéroport d'Halifax. Le menu du jour est pimenté de retournement de carte, de calculs de cap, de distances, de vitesse-sol, de consommation essence, de taux de montée, de temps en vol et d'heure estimée d'arrivée... rien de vraiment exotique, mais le tout est réparti sur la carte VNC et la carte LO. Le but du jeu est donc de contraindre le candidat à passer de l'une à l'autre et à gérer les informations en fonction des spécificités et de l'utilité de chaque carte. Par exemple, la carte VNC a une échelle unique au 1:500.000ème et reproduit quasiment tout ce que l'on voit au sol. La LO, elle, a plusieurs échelles, les distances n'y sont pas du tout constantes, et elle ne renseigne le pilote que sur les zones contrôlées ou non, les fréquences radio, les voies et routes aériennes, et les aides à la navigation qui les relient. Evidemment, l'exercice a été miné de quelques pièges que le temps, cette fois largement suffisant, me permet de déjouer.
Je termine le test de navigation en 1h30 et utilise l'intégralité des 30 dernières minutes pour revoir toutes mes réponses, et surtout pour refaire et confirmer tous mes calculs. Je valide enfin mon test à quelques secondes de la fin du temps règlementaire. Les jeux sont faits.

Quelques instants plus tard, la grosse imprimante laser de Nicole délivre le résultat de mon test qui lui a été envoyé via le réseau informatique du centre des examens de Montréal. Incapable de d'imaginer comment s'est vraiment passé mon examen, je suis quelque peu fébrile, dansant d'un pied sur l'autre et tapotant nerveusement de mes doigts le comptoir. Je n'ai pas eu l'impression d'être à la peine comme les fois précédentes, mais je ne peux en tirer la moindre conclusion. Capable du pire comme du meilleur, je ne peux que rester dans l'expectative.

- Vous voulez connaître votre résultat maintenant ?
- Heuuu... Arggghh !


Nicole n'a pas la moindre idée du problème existentiel qu'elle vient de créer par cette seule petite question. Vouloir ou ne pas vouloir. Savoir ou ne pas savoir...
A l'évidence, si le résultat est mauvais, il y a de fortes chances que je me décompose sur place et sabote littéralement le test de météo qui va suivre. En revanche, si j'ai réussi ce test de navigation, il y a de très fortes chances pour que la bonne nouvelle fasse office de dopant pour le prochain test, dans quelques minutes, et me transporte vers la joie du succès.

- Bon Ok, allez-y, dites-moi...

Dans un petit sourire mal dissimulé, Nicole me tend la feuille de résultat. Le premier mot que je lis est « REUSSITE », précédé d'un modeste mais, pour l'instant, satisfaisant 68%. Yessssss ! Yes! Yes! Je sens le plaisir et la bonne humeur investir la moindre parcelle de mon corps dont chaque muscle se relâche en une seconde.
Je parcours en diagonale, sur la deuxième feuille, la liste des points à revoir et qui correspondent aux erreurs que j'ai commises. Aucun ne fait référence aux calculs ; ce qui indique que je les ai tous réussis. Et c'est probablement ce qui me satisfait le plus.

Je retiens une grande leçon de ce test de navigation : Am-stram-gram... ça ne marche pas !

[A suivre...]

4 commentaires:

Christophe.J a dit…

Hello Thierry! Tout d'abord et avec beaucoup de retard: tous mes meilleurs voeux pour cette année qui commence. Ensuite: félicitations pour la réussite a ton examen. Comme quoi, la persévérance ca a du bon et ca fini toujours par nous rendre meilleur; apparement les voeux cités plus haut se réalisent... je n'ai pas posté de commentaires sur tes autres posts, car ayant pris ton blog en cours de route je l'ai commencé tout au début, et il y a du contenu!!! du coup je tenais a l'avoir lu totalement en prenant mon temps avant de passer a l'action! voila qui est chose faite!

Amicalement:
Christophe

Ps: c'est un bonheur de te lire, tu arrives a rendre des choses a priori rébarbatives, accessibles.
Big hugs from New Zealand!

Stickay a dit…

Je le savais! :) Je te l'avais bien dit! Il ne me reste plus qu'à en faire autant le 23 :p Gageons que le mois de février sera meilleur que les mois précédents!
Félicitations!!!! On sent que tu as pris plaisir à écrire ce billet. Le ton en est la preuve de ta réussite: du coup, avant même que je ne lise le résultat, j'en connaissais déjà la teneur! Vivement la suite, même si on se doute qu'une fin heureuse se profil!

Kandel a dit…

salut Mousse, bravo pour ton test, j'ai retenu mon souffle qu'à la lecture des dernières lignes !!!! youhhouuu !!! Toujours aussi chouette de te lire, de pouvoir partager ces moments, meme loin, et d'entendre ton rire derrière ces mots. Gros bisoux, tu y es presuqe !!! ak

Jonathan Spallanzani a dit…

Bravo!!