Tuesday, bloody tuesday…
Partout, dans le bain de lumière du dehors qui réchauffe le grand hall, des corps allongés, inertes. Des regards vides fixés au plafond, comme pour mieux échapper aux détails sanglants de l'instant présent. Penchés au-dessus d'eux, des intervenants bienveillants aux mains gantées et aux allures de secouristes s'affairent dans des gestes doux et précis. Des litres de sang, des cotons souillés, des garrots, des seringues, des flacons de toutes sortes et de nombreuses boîtes de matériel médical jonchent les grandes tables pliantes rangées en cercle au milieu d'un hall transformé en hôpital de campagne. Ici et là, près des civières, des tensiomètres guettent les évanouissements; des stéthoscopes écoutent les éventuelles défaillances des battements des cœurs les moins vaillants. Tout près de moi, une femme âgée gémit dans un court tremblement, les yeux fermés, alors qu'une aiguille transperce la fragile veine bleue qui apparaît sous la peau blanche et presque translucide de son bras gauche. Sur la civière voisine, un homme, sensiblement du même âge et probablement son mari, l'observe et sourit en coin dans une malicieuse moquerie pendant que s'échappe de son corps amaigri l'essence de sa propre vie.Bienvenue à la journée de don du sang d'Héma Québec. Sur le calendrier de la ville, c'est la Saint-Hémoglobine ! La grande foire annuelle aux plaquettes, le marché au plasma sanguin. GLOBULE, centre mobile de prélèvement du sang, a débarqué sa petite armée de vampires bénévoles pour faire le plein. Et à en croire le nombre de têtes blanches présentes dans le complexe Jacques Gagnon, tout le troisième âge d'Alma semble s'être donné rendez-vous pour participer à la joyeuse collecte. Ce sera probablement pour eux la bonne action de la journée ; le geste chrétien qui assurera la paix du cœur et de l'âme pour les uns, un nouveau souffle de vie pour d'autres, moins bien portants.
J'ai osé écrire dans un précédent billet qu'il n'y avait pas de vie dans cet endroit. J'avais tort. Aujourd'hui, à la grande fête du globule rouge, la vie est partout, pourpre et liquide, circulant de bras en seringues, de seringues en tuyaux, et de tuyaux en petites fioles, pour finir dans des centrifugeuses et des agitateurs frénétiques.Finalement, la vie, c'est un peu comme l'Orangina : Secouez-moi, secouez-moi !
Alors que je m'apprête à entrer dans le bureau de Transport Canada, un vampire sexagénaire et rougeaud m'invite, d'un regard tendu vers une civière toute proche, à lui faire don de mon sang. Feignant sournoisement l'incompréhension, je décline l'offre poliment, mais dans un sourire emprunt de désinvolture :
- Non, merci, sans façons… j'ai déjà mangé.
- Hein ???
Les vampires n'ont pas d'humour. Je le laisse cogiter seul sans prendre le temps de lui expliquer que mon cerveau aura besoin, dans quelques instants, de beaucoup d'oxygène, donc de tous ses globules rouges pour fonctionner correctement, et m'engouffre dans le bureau de TC. A l'intérieur, l'incontournable Nicole et son collègue, agrippés à leur tasse de café et en pleine conversation, m'adressent un regard ahuri alors que je m'approche du comptoir. Un fantôme déguisé en drag-queen ne leur aurait certainement pas fait plus d'effet.
- Heuuu…. Bonjour… Je viens pour une reprise d'examen…
Trois longues secondes d'hésitation dans leur regard figé me fait penser un instant que je viens d'entrer dans la quatrième dimension. Peut-être même la cinquième. Et l'éclair jaillit soudain, fulgurant, dans les yeux de Nicole qui s'anime de nouveau :
- Ah ouiii ! C'est pour la météoooo !
- Voilà, c'est ça… la météoooo. Je suis un peu en avance, excusez-moi.
- Oh ! A cette heure-là, on avance pu !
Il est 13h05, nous sommes mardi…et je découvre que les fonctionnaires sont les mêmes d'un côté et de l'autre de la grande marre. Même puissance de travail, même humour.
Un chèque de 35 dollars m'ouvre la porte de la salle d'examen quelques instants plus tard, et le silence feutré rassurant l'emplit de nouveau lorsqu'elle se referme sur moi. Coup d'œil rapide sur les appendices de l'examen, histoire de me faire une idée de ce qui m'attend. Pas de surprise, à priori. Pourtant, un clic plus tard, exactement de la même manière que la fois précédente, la première question qui m'est "proposée" me déroute. La deuxième, également. Et aussi la troisième…
Ce début d'examen sonne déjà comme un glas et je sens venir le crash. Le scénario catastrophe se remet doucement en place dans mon esprit. Car depuis plusieurs jours déjà, je suis dans une logique d'abandon en cas de non réussite à ce test. Chacun des derniers "échecs" n'a fait qu'émousser un peu plus ma confiance en moi. Et je sens bien que persévérer dans l'échec ne ferait que provoquer des dommages collatéraux qui tueraient dans l'œuf tout projet que je pourrais avoir au-delà de cette aventure aéronautique. Une déclaration de forfait ne vaut-elle pas mieux qu'une défaite dont on ne se relève plus ? Ne pas arrêter trop tard. Préserver une once de dignité ; quelques miettes d'un ego déjà bien abîmé…
Malgré tout, je refuse de me laisser abattre et reste concentré, ignorant les questions problématiques et ne répondant, pour l'instant, qu'à celles qui font immédiatement écho à mes acquis. Car je sais que le facteur temps est pour moi une clé qui débloque les verrous créés par le stress de l'examen.
En découvrant les questions les unes après les autres, je réalise que les deux tiers de ce test météo portent encore sur les fronts, mon point le plus faible dans ce domaine. A croire que quelqu'un m'a balancé au rédacteur du test. Le logiciel d'examen aurait-il la capacité à créer des questionnaires de reprise en fonction des mauvaises réponses du test précédent ? Tout à fait possible.
Une fois le premier passage effectué, j'entreprends de répondre aux questions que j'ai laissées en attente et tente de mobiliser toutes mes ressources pour remonter à ma mémoire les propriétés des divers fronts et masses d'air, ainsi que leurs interactions. Pour ce faire, je m'aide de petits schémas de coupes que je dessine sur ma feuille de brouillon et de tableaux de données organisés selon ma propre "logique". Ainsi, je me remémore plus facilement les variations de température et de pression aux fronts chaud et froid ; j'arrive à replacer l'ordre et le type des précipitations ; je peux visualiser un peu plus aisément le comportement de telle ou telle masse d'air…
Petit à petit, je suis de plus en plus sûr de mes connaissances mais je prends tout le temps de l'examen pour arriver au bout. Je me garde bien, cette fois, d'évaluer moi-même mon score, ma précédente tentative n'ayant pas été très probante. Je valide... les jeux sont faits. Cet examen étant ce qu'il est, avec ses pièges et ses questions-réponses aussi alambiquées qu'ambiguës, je ne saurais dire s'il s'est ou non bien déroulé. J'ai essayé d'être le plus logique possible sur les questions les plus compliquées. Mais la logique n'est pas ma plus grande qualité, je l'avoue.
Le résultat m'apparaît quelques minutes plus tard : REUSSITE ! C'est tout juste si j'arrive à y croire, tant j'avais commencé à me faire à l'idée d'un nouvel échec. Mais, non, la partie n'est pas encore terminée pour moi.
Me voici enfin libéré pour un temps des cours théoriques, des livres, des exercices, des prises de notes, des révisions interminables, et des pré-tests à répétition. Je vais enfin pouvoir reporter toute mon énergie et mon attention sur la pratique et le test en vol à venir. Bien du stress à vivre encore, mais d'une toute autre nature et moins difficile à gérer.
Sortant du bureau de TC, je parcours rapidement la liste des erreurs que j'ai commises. Comme d'habitude, certaines d'entre-elles me donnent des envies de me mettre des claques. Mais l'une d'entre elles attire particulièrement mon attention car elle figurait déjà sur le résultat des examens précedents: "Reconnaître l'effet de la température à la surface sur la stabilité de la masse d'air". Il n'y a pas plus simple événement météo à comprendre que le phénomène d'une masse d'air remontant en altitude sous l'effet de la température du sol ! L'air réchauffé remonte parce qu'il est moins dense, puis se refroidit en altitude, d'où condensation, d'où la formation de nuages, etc... Pourquoi n'ai-je pas compris la question ?
Un soupçon commence à naître dans mon esprit et je subodore un problème de langage. A en juger par la tournure de certaines questions, l'examen est d'abord rédigé en anglais, puis traduit en français. Or, il m'est arrivé à plusieurs reprises, lors des examens, de devoir relire plusieurs fois des questions dont la forme rendait le fond équivoque, voire tout simplement incompréhensible. Ceci expliquerait peut-être pourquoi il me semble y avoir un tel décalage entre l'examen et les pré-tests qui sont rédigés par des instructeurs de l'école ou les tests du manuel Culhane qui sont uniquement rédigés en anglais. Conclusion : puisque je révise essentiellement en anglais, peut-être devrais-je passer les examens essentiellement en anglais, ou au moins lire les questions dans les deux langues. A méditer...
Perdu dans les considérations de langage alors que je m'apprête à quitter les lieux pour reprendre le chemin de St-Honoré, je croise de nouveau le vampire rougeaud qui m'adresse un sourire en biais de connivence. Ah ! La blague a fait son effet.
Dans son sourire qui s'élargit, un détail me frappe pendant qu'il récupère le bol de soupe à la tomate qui vient de tomber dans la trappe du distributeur automatique auquel il s'appuie paresseusement : la moitié de sa dentition lui fait défaut. Encore un mythe qui tombe...




