mardi 17 février 2009

Tuesday, bloody tuesday…

Partout, dans le bain de lumière du dehors qui réchauffe le grand hall, des corps allongés, inertes. Des regards vides fixés au plafond, comme pour mieux échapper aux détails sanglants de l'instant présent. Penchés au-dessus d'eux, des intervenants bienveillants aux mains gantées et aux allures de secouristes s'affairent dans des gestes doux et précis. Des litres de sang, des cotons souillés, des garrots, des seringues, des flacons de toutes sortes et de nombreuses boîtes de matériel médical jonchent les grandes tables pliantes rangées en cercle au milieu d'un hall transformé en hôpital de campagne. Ici et là, près des civières, des tensiomètres guettent les évanouissements; des stéthoscopes écoutent les éventuelles défaillances des battements des cœurs les moins vaillants. Tout près de moi, une femme âgée gémit dans un court tremblement, les yeux fermés, alors qu'une aiguille transperce la fragile veine bleue qui apparaît sous la peau blanche et presque translucide de son bras gauche. Sur la civière voisine, un homme, sensiblement du même âge et probablement son mari, l'observe et sourit en coin dans une malicieuse moquerie pendant que s'échappe de son corps amaigri l'essence de sa propre vie.
Bienvenue à la journée de don du sang d'Héma Québec. Sur le calendrier de la ville, c'est la Saint-Hémoglobine ! La grande foire annuelle aux plaquettes, le marché au plasma sanguin. GLOBULE, centre mobile de prélèvement du sang, a débarqué sa petite armée de vampires bénévoles pour faire le plein. Et à en croire le nombre de têtes blanches présentes dans le complexe Jacques Gagnon, tout le troisième âge d'Alma semble s'être donné rendez-vous pour participer à la joyeuse collecte. Ce sera probablement pour eux la bonne action de la journée ; le geste chrétien qui assurera la paix du cœur et de l'âme pour les uns, un nouveau souffle de vie pour d'autres, moins bien portants.
J'ai osé écrire dans un précédent billet qu'il n'y avait pas de vie dans cet endroit. J'avais tort. Aujourd'hui, à la grande fête du globule rouge, la vie est partout, pourpre et liquide, circulant de bras en seringues, de seringues en tuyaux, et de tuyaux en petites fioles, pour finir dans des centrifugeuses et des agitateurs frénétiques.Finalement, la vie, c'est un peu comme l'Orangina : Secouez-moi, secouez-moi !

Alors que je m'apprête à entrer dans le bureau de Transport Canada, un vampire sexagénaire et rougeaud m'invite, d'un regard tendu vers une civière toute proche, à lui faire don de mon sang. Feignant sournoisement l'incompréhension, je décline l'offre poliment, mais dans un sourire emprunt de désinvolture :

- Non, merci, sans façons… j'ai déjà mangé.
- Hein ???


Les vampires n'ont pas d'humour. Je le laisse cogiter seul sans prendre le temps de lui expliquer que mon cerveau aura besoin, dans quelques instants, de beaucoup d'oxygène, donc de tous ses globules rouges pour fonctionner correctement, et m'engouffre dans le bureau de TC. A l'intérieur, l'incontournable Nicole et son collègue, agrippés à leur tasse de café et en pleine conversation, m'adressent un regard ahuri alors que je m'approche du comptoir. Un fantôme déguisé en drag-queen ne leur aurait certainement pas fait plus d'effet.

- Heuuu…. Bonjour… Je viens pour une reprise d'examen…

Trois longues secondes d'hésitation dans leur regard figé me fait penser un instant que je viens d'entrer dans la quatrième dimension. Peut-être même la cinquième. Et l'éclair jaillit soudain, fulgurant, dans les yeux de Nicole qui s'anime de nouveau :

- Ah ouiii ! C'est pour la météoooo !
- Voilà, c'est ça… la météoooo. Je suis un peu en avance, excusez-moi.
- Oh ! A cette heure-là, on avance pu !


Il est 13h05, nous sommes mardi…et je découvre que les fonctionnaires sont les mêmes d'un côté et de l'autre de la grande marre. Même puissance de travail, même humour.

Un chèque de 35 dollars m'ouvre la porte de la salle d'examen quelques instants plus tard, et le silence feutré rassurant l'emplit de nouveau lorsqu'elle se referme sur moi. Coup d'œil rapide sur les appendices de l'examen, histoire de me faire une idée de ce qui m'attend. Pas de surprise, à priori. Pourtant, un clic plus tard, exactement de la même manière que la fois précédente, la première question qui m'est "proposée" me déroute. La deuxième, également. Et aussi la troisième…
Ce début d'examen sonne déjà comme un glas et je sens venir le crash. Le scénario catastrophe se remet doucement en place dans mon esprit. Car depuis plusieurs jours déjà, je suis dans une logique d'abandon en cas de non réussite à ce test. Chacun des derniers "échecs" n'a fait qu'émousser un peu plus ma confiance en moi. Et je sens bien que persévérer dans l'échec ne ferait que provoquer des dommages collatéraux qui tueraient dans l'œuf tout projet que je pourrais avoir au-delà de cette aventure aéronautique. Une déclaration de forfait ne vaut-elle pas mieux qu'une défaite dont on ne se relève plus ? Ne pas arrêter trop tard. Préserver une once de dignité ; quelques miettes d'un ego déjà bien abîmé…
Malgré tout, je refuse de me laisser abattre et reste concentré, ignorant les questions problématiques et ne répondant, pour l'instant, qu'à celles qui font immédiatement écho à mes acquis. Car je sais que le facteur temps est pour moi une clé qui débloque les verrous créés par le stress de l'examen.
En découvrant les questions les unes après les autres, je réalise que les deux tiers de ce test météo portent encore sur les fronts, mon point le plus faible dans ce domaine. A croire que quelqu'un m'a balancé au rédacteur du test. Le logiciel d'examen aurait-il la capacité à créer des questionnaires de reprise en fonction des mauvaises réponses du test précédent ? Tout à fait possible.
Une fois le premier passage effectué, j'entreprends de répondre aux questions que j'ai laissées en attente et tente de mobiliser toutes mes ressources pour remonter à ma mémoire les propriétés des divers fronts et masses d'air, ainsi que leurs interactions. Pour ce faire, je m'aide de petits schémas de coupes que je dessine sur ma feuille de brouillon et de tableaux de données organisés selon ma propre "logique". Ainsi, je me remémore plus facilement les variations de température et de pression aux fronts chaud et froid ; j'arrive à replacer l'ordre et le type des précipitations ; je peux visualiser un peu plus aisément le comportement de telle ou telle masse d'air…
Petit à petit, je suis de plus en plus sûr de mes connaissances mais je prends tout le temps de l'examen pour arriver au bout. Je me garde bien, cette fois, d'évaluer moi-même mon score, ma précédente tentative n'ayant pas été très probante. Je valide... les jeux sont faits. Cet examen étant ce qu'il est, avec ses pièges et ses questions-réponses aussi alambiquées qu'ambiguës, je ne saurais dire s'il s'est ou non bien déroulé. J'ai essayé d'être le plus logique possible sur les questions les plus compliquées. Mais la logique n'est pas ma plus grande qualité, je l'avoue.

Le résultat m'apparaît quelques minutes plus tard : REUSSITE ! C'est tout juste si j'arrive à y croire, tant j'avais commencé à me faire à l'idée d'un nouvel échec. Mais, non, la partie n'est pas encore terminée pour moi.
Me voici enfin libéré pour un temps des cours théoriques, des livres, des exercices, des prises de notes, des révisions interminables, et des pré-tests à répétition. Je vais enfin pouvoir reporter toute mon énergie et mon attention sur la pratique et le test en vol à venir. Bien du stress à vivre encore, mais d'une toute autre nature et moins difficile à gérer.

Sortant du bureau de TC, je parcours rapidement la liste des erreurs que j'ai commises. Comme d'habitude, certaines d'entre-elles me donnent des envies de me mettre des claques. Mais l'une d'entre elles attire particulièrement mon attention car elle figurait déjà sur le résultat des examens précedents: "Reconnaître l'effet de la température à la surface sur la stabilité de la masse d'air". Il n'y a pas plus simple événement météo à comprendre que le phénomène d'une masse d'air remontant en altitude sous l'effet de la température du sol ! L'air réchauffé remonte parce qu'il est moins dense, puis se refroidit en altitude, d'où condensation, d'où la formation de nuages, etc... Pourquoi n'ai-je pas compris la question ?
Un soupçon commence à naître dans mon esprit et je subodore un problème de langage. A en juger par la tournure de certaines questions, l'examen est d'abord rédigé en anglais, puis traduit en français. Or, il m'est arrivé à plusieurs reprises, lors des examens, de devoir relire plusieurs fois des questions dont la forme rendait le fond équivoque, voire tout simplement incompréhensible. Ceci expliquerait peut-être pourquoi il me semble y avoir un tel décalage entre l'examen et les pré-tests qui sont rédigés par des instructeurs de l'école ou les tests du manuel Culhane qui sont uniquement rédigés en anglais. Conclusion : puisque je révise essentiellement en anglais, peut-être devrais-je passer les examens essentiellement en anglais, ou au moins lire les questions dans les deux langues. A méditer...

Perdu dans les considérations de langage alors que je m'apprête à quitter les lieux pour reprendre le chemin de St-Honoré, je croise de nouveau le vampire rougeaud qui m'adresse un sourire en biais de connivence. Ah ! La blague a fait son effet.
Dans son sourire qui s'élargit, un détail me frappe pendant qu'il récupère le bol de soupe à la tomate qui vient de tomber dans la trappe du distributeur automatique auquel il s'appuie paresseusement : la moitié de sa dentition lui fait défaut. Encore un mythe qui tombe...

samedi 7 février 2009

(Très) doucement, mais (très) sûrement. (Suite et fin)

Souvenez-vous... dans l'épisode précédent, je m'enorgueillissais, me vantais, et faisais le coq pour un test de navigation réussi à 68%. Ce n'est pas tant le résultat final, somme toute plutôt passable, qui me fit sauter de joie que le fait d'avoir réussi tous les calculs qui, d'ordinaire, me posaient quelques soucis rien qu'à la lecture de l'énoncé. La grande surprise fût aussi d'avoir résolu tous les problèmes relatifs au VOR et à l'ADF. Là encore, la seule vue de ce mot dans un énoncé tendait à déclencher chez moi des vents de panique qui, loin de m'aider à venir à bout du problème, semblaient me vider intégralement de ma matière grise. Ce début d'examen augurait donc une bonne nouvelle à la mi-journée...

Alors que je viens d'avoir le résultat de mon test, je me rends compte que ce n'est pas la nervosité qui me fait danser d'un pied sur l'autre, mais simplement la maudite tasse de café qui m'est descendu dans la vessie en moins de 10 minutes après le début du test de navigation, mais que ma concentration a jusqu’alors réussi à contenir. Nicole m'autorise à aller admirer de nouveau le magnifique jaune moyen des toilettes. Il est 10h05. Le jour, cette fois, s'est levé pour de bon et le hall du complexe Jacques Gagnon baigne dans une lumière blanche, intense et presque aveuglante. Les lieux sont déjà moins tristes et gris. Dans les étages, et notamment sur les balcons intérieurs qui donnent sur le hall, on rejoue Caméra Café - pause de 10h00 oblige - et les conversations vont bon train.

Un pipi plus tard, me voici de nouveau installé en salle d'examen, manches de chemise retroussées, prêt à en découdre avec le test météo. Nicole, visiblement moins stone ou mieux réveillée que deux heures auparavant, me souhaite de nouveau «bonne chance» dans un souffle discret, et s'éclipse aussi silencieusement que la fois précédente. Je l'imagine passer dans l'autre pièce et s'assoir face à moi, derrière le miroir sans tain. C'est un sentiment curieux que d'imaginer qu'une personne va vous épier presque à votre insu pendant une heure et demie, observer vos faits et gestes, décoder vos mimiques, capter vos difficultés, vous trouver beau ou laid, ou décider que votre chemise est d'un trop mauvais goût... A sa place, je m'amuserais beaucoup.

La météo a toujours été un problème très compliqué pour moi. Je comprends les données présentées séparément, mais il m'est très difficile de les associer et de comprendre quel scénario elles peuvent former ensemble. Je sais ce qu'est une masse d'air, un front chaud ou froid, une haute ou une basse pression, une cellule orageuse, etc... mais j'ai beaucoup de difficulté à modéliser un système météorologique dans mon esprit avec toutes ces informations. Si j'exclus les nuages et les précipitations, tout le reste relève pour moi de l'invisible. Donc de l'abstrait. Or, j'aurais la fâcheuse tendance à ne croire que ce que je vois... Je dois aussi avouer que la météo n'a jamais été mon sujet favori et n'a jamais eu sa place sur ma table de chevet ; ce qui semble être le cas pour nombre d'élèves-pilotes, d'ailleurs.
Néanmoins, beaucoup de travail avec Benjamin et Charles-David, notamment sur les trois derniers jours, m'a permis de bien progresser et d'être plus à l'aise sur ce sujet que j'aborde aujourd'hui avec plus de sérénité que d'habitude. Mon niveau de stress est très loin de ce qu'il a pu être les fois précédentes.

Nouveau clic initial, nouveau compte à rebours ; je suis à 1h30 du bonheur et la moité de cette licence professionnelle est maintenant à portée de main.
La première question qui s'affiche concerne les fronts. Elle est posée d'une manière qui me met le doute en tête et je ne suis pas du tout certain de la réponse. En fait, pour être tout à fait honnête, je ne suis même pas certain de bien comprendre cette question. Néanmoins, je garde mon calme et réponds après une longue réflexion.
Quelques questions plus loin, Transport Canada me donne l'occasion de manifester un certain énervement en me posant une question relative aux caractéristiques et au développement des cumulonimbus. Sur les quatre réponses proposées, trois sont quasiment identiques et ne sont pas du tout fausses, selon moi. Mais à l'évidence, selon le rédacteur de l'examen, l'une d'entre-elles est plus juste. C'est typiquement le genre de « pinaillerie » qui a le dont de me mettre en boule et de me déconcentrer. Le piège pour le piège ne m'a jamais semblé faire avancer les choses. Mais les questions de Transport Canada ont la réputation d'être souvent vicieuses, au mieux saugrenues, nous le savons tous ; et tout comme les autres candidats, je dois bien faire avec. N'empêche, trois autres questions du même tonneau font suite à celle-ci et c'est sans conviction que j'y réponds. Je ne m'y ferai jamais. Nouveau soupir d'agacement.

La deuxième moitié du test est axée sur la lecture d'observations et prévisions. Je suis généralement très à l'aise sur ce genre d'exercice qui consiste à décoder des messages et des cartes émis à l'attention des pilotes afin de les aider à préparer leur vol. Là encore, la difficulté est, le plus souvent, liée a des pièges. Par exemple, les METAR et les TAF sont en quelque sorte des messages codés dont les informations sont données suivant un ordre précis. Or, il peut arriver qu'une information soit redondante plus loin dans le message mais différemment quantifiée, par exemple. Ou encore qu'un code soit rarement émis, et donc méconnu. Il est donc très facile d'omettre une information dont l'absence supposée peut changer le sens global du message aux yeux du lecteur.
Les GFA, elles, sont des cartes du temps émises quatre fois par jour pour prévisions des nuages et du temps, ainsi que du givrage et des niveaux de turbulence. C'est souvent la densité de l'information qui peut rendre ces cartes difficilement lisibles ou provoquer de mauvaises interprétations. Donc, les questions de l'examen portent la plupart du temps sur des zones de lecture un peu floues, incertaines et qui prêtent à confusion. Mais fondamentalement, l'exercice est relativement simple. J'enchaîne d'ailleurs ces questions avec quelques hésitations, mais sans vraie difficulté.
La carte du temps significatif, en revanche, me pose plus de problèmes bien qu'une seule question y fasse référence. Aucune réponse ne me convient. Et pour cause... je réalise après plusieurs allers-retours sur la question que je résonne par rapport à une carte 500mb (500 millibars) alors qu'il est écrit noir sur blanc qu'il s'agit d'une 700. Réponse A : « la base des nuages est bien en dessous du niveau de la carte » ! C'est mon dernier mot.
Encore une fois, les calculs de calage altimétrique, d'altitudes vraie ou de hauteur des nuages ne me semblent pas me poser de problème particulier... mais je ne jurerais de rien.
Je termine le test en 45 minutes et prends donc le temps de revoir toutes mes réponses, de douter un peu, et d'en changer deux. Puis je décide d'évaluer moi-même mon test avant de le valider, repassant de nouveau chaque question et chaque réponse. Pour chaque réponse dont je suis absolument sûr, je dessine le coté d'un carré sur ma feuille de brouillon. A priori, 15 réponses sont bonnes ; soit juste la moyenne requise. Si on ajoute quelques réponses dont je ne suis pas forcément sûr mais qui peuvent être exactes, je sortirai de ce test de manière très honorable. Je valide, rassemble mes affaires et ressors de cette salle d'examens confiant, le cœur presque léger. Nicole, qui m'attend déjà derrière son comptoir, reprend ce qu'elle ma prêté et appelle Montréal pour leur demander de lui envoyer le résultat. Du coin de l'œil, je guette sur l'imprimante la sortie des feuilles de résultat que Nicole ne tarde pas à aller chercher. De loin, il me semble que le liste des points à revoir est très courte, ce qui confirmerait une réussite. Alors qu'elle prend le temps d'agrafer les deux feuillets, Nicole reste neutre ; pas moyen de déceler, dans son regard ou son attitude, le moindre indice de réussite. C'est au moment ou elle me tend le résultat qu'elle affiche un sourire presque contrit :

- Ah, là, par contre...

Dans un battement de cœur qui s'arrache de ma poitrine, mes yeux se portent aussitôt sur une improbable vérité : ECHEC ! 56%. Je viens de rater ce test d'une question...

- Oh non ! Merde, c'est pas vraiii... !!!

Mon juron tonitruant et mon poing qui tombe bruyamment sur le comptoir font sursauter la pauvre Nicole qui repart, la tête rentrée entre les épaules, s'affairer quelques instants à de menues tâches, le temps que je digère la mauvaise nouvelle.
Je parcours des yeux la liste des points à revoir. Sur les onze points, huit ne devraient pas se trouver dans cette liste car ce sont des points que je connais bien. Et parmi ces huit points, il en est quatre pour lesquels je ne peux m'autoriser aucune indulgence : deux METAR, un TAF, une GFA ! Les quelques hésitations que j'ai eues sur ces questions étaient justifiées, et j'aurais dû m'attarder un peu plus dessus. Pour ce qui est des quatre autres points, deux d'entre eux font référence aux questions dont les réponses étaient presque identiques. Je ne suis pas seulement tombé le piège, je me suis carrément vautré dedans!

Avec toutes les précautions du monde, Nicole revient vers moi, accompagnée de son agenda :

- Voulez-vous qu'on céduleDu verbe québecois "Céduler"... de l'anglais "Schedule" (programmer, plannifier, prévoir). Ils sont forts ces Québecois, non ? une nouvelle date ?
- Oui, le plus rapidement possible... ça commence à bien faire cette histoire...
- C'est minimum deux semaines après l'échec.... le 17, à 13:15, ça vous irait-tuPour ceux qui prendraient ce blog en route, le TU placé après un verbe, dans la "parlure" Québecoise, participe à la forme interrogative. Un peu comme le TI du patois normand...?
- Parfait.

Dans mon humeur de chien, je ne suis évidemment pas objectif. Mais une chose est certaine : il n'est pas du tout logique de retomber à 56% après avoir atteint des 85%en pré-tests. J'admets volontiers mes difficultés en météo et je sais être un élève un peu «torturé» et inconstant qui se tricote ses problèmes tout seul en situation examen. Mais il se trouve que la plupart de mes erreurs sont relatives à des points que je maîtrise habituellement plutôt bien. J'arrive donc de nouveau à la conclusion que quelque chose cloche dans la méthode d'apprentissage de cette matière.

jeudi 5 février 2009

(Très) doucement, mais (très) sûrement. (Episode 1)

J'ai encore, quelque part dans les méandres de mon cerveau, le goût amer d'un examen à moitié raté.
En décembre dernier, une météo capricieuse et une navigation récalcitrante avaient eu raison de mes neurones et de mes espoirs de réussite, malgré deux mois de travail acharné avec Benjamin, mon instructeur. Fidèle à moi-même, et donc toujours aussi imprévisible, j'avais eu le mauvais goût de surprendre les plus convaincus de mon succès par un résultat aussi pitoyable qu'inattendu. 56% en navigation, et 47 % en météo ! Ce score, très loin de ce que laissait entrevoir la cohorte de pré-tests faits à la chaîne pendant les deux semaines précédentes, et dont les résultats atteignaient parfois les 85%, avaient, une fois de plus, mis mon amour propre en vrille. J'en conclus que la méthode de travail n'était pas la bonne...du moins en ce qui me concerne. Je comptais donc sur trois semaines de vacances parisiennes pour enterrer ce minable ratage. Peine perdue ; l'amour propre étant ce qu'il est, aucun lavage de cerveau n'est venu à bout de la grosse tache.

De retour dans la Belle mais Froide Province depuis maintenant deux semaines, je traîne ma grosse carcasse encore mal réveillée dans le grand hall du complexe Jacques GagnonNe me demandez pas quel est cet illustre personnage... il y a très exactement 24150 Jacques Gagnon au Québec ! qui abrite le petit bureau de Transport Canada, à Alma. La lumière du matin pâle, reflétée par la neige, se déverse par les hautes surfaces vitrées qui ouvrent la vue sur l'église, et inonde encore timidement ce grand espace gris et triste. D'incontournables véhicules de démonstration semblent posés au beau milieu du hall depuis une éternité. Mêmes couleurs, mêmes formes, ou presque ; seule la marque a changé depuis mon dernier passage. En Europe, c'est le genre d'endroit au milieu duquel on trouverait une sculpture ou une fontaine... au pire, un kiosque à journaux ou une croissanterie. Un peu de vie, en quelque sorte. Mais ici, toute place perdue semble devoir forcément étaler à la face du monde les derniers « chefs-d'œuvres » des constructeurs automobiles bienfaiteurs.

Il est 07h30 et j'ai rendez-vous à 8h00 pour la « reprise » de mon examen théorique de licence de pilote commercial. Je connais le chemin des toilettes comme ma poche et file anticiper toute envie liquide qui viendrait, plus tard, troubler le déroulement de l'épreuve. « Tiens, les séparations des toilettes sont passées du marron sale au jaune moyen... bonne idée ». Debout devant l'unique urinoir, les deux mains prises, le front collé au mur et les yeux à demi fermés comme pour mieux visualiser les données du problème, je marmonne à mi-voix, tout à mon affaire :

- Donc, calcul de temps à la station VOR : temps en secondes divisé par le nombre de radiales.... ok, ça c'est bon... ensuite, distance jusqu'à la station : vitesse vraie multipliée par le temps en secondes, divisé par 60... merde... ça s'rait pas l'inverse plutôt ??? Non, je multiplie et je divise... ok, je l'ai... distance sol du DME : racine carrée de S²-A².... où S égale distance et A est égal à l'altitude en milles nautiques... yes, yes !!!! Calcul de dérive...

Fin du pipi, fin des calculs. Mains lavées-séchées-recto-verso. Coup d'œil dans le grand miroir, face à moi : les vilaines cernes et les poches qui me pendent sous les yeux trahissent une nuit agitée et des réveils intermittents déjà occupés au calcul.
7H35, je me dirige rapidement vers le petit comptoir qui fait office de café du coin, dans l'un des grands couloirs du complexe.

- Bonjour, un café s'il vous plaît... avec deux crèmes.

[Voix off] : calcul de l'écart... distance off route divisée par la distance faite, multiplié par 60.... Whouaa ! je les ai toutes ! Ensuite, puissance de réception du VOR : 1,23 multiplié par...
- Une et 75, monsieur ! La crème et le sucre sont en arrière de vous !

Je paie tout en terminant mentalement ma formule de calcul. Il me reste 25 minutes pour tenter de stocker en mémoire vive tout ce que j'aurais pu oublier de réviser ces quinze derniers jours. Je m'assois à l'une des petites tables, juste à côté, et sors le Culhane Commercial et quelques notes de mon sac... Fréquences VHF et UHF, erreurs des instruments de radionavigation, principes de fonctionnement du GPS et de ses satellites, triangle des vélocités, codes de lecture du CFS, rapide coup d'œil sur ma carte LO et ma carte WAC... autant de « détails » qui peuvent faire la différence et que je ne serai jamais certain d'avoir assez appris. J'ignore volontairement la météo que j'ai travaillée d'arrache-pied ces derniers jours et qui, cette fois, ne devrait pas poser de problème majeur.

Je pousse la porte du bureau de TC à 8:00 précises et me dirige vers le comptoir. NicoleNon, je n'ai pas créé de liens avec la rousse aux hanches rondes de Transport Canada. C'est grâce à la signature qu'elle appose sur la feuille de résultats de l'examen que je connais son prénom. Mais curieusement, si j'avais dû lui en choisir un, ç'aurait probablement été Nicole. est là, fidèle au poste ; beaucoup moins rousse que d'habitude, mais plus brune que jamaisMerci Scharzkopff !.
Et commence un rituel très précis que je connais maintenant très bien, par la force des choses. Lettre de recommandation de l'instructeur, certificat médical, carnet de formation, passeport.
Nicole, dans un regard habité, et probablement pas encore tout à fait sortie de je ne sais quel rêve étrange et pénétrant, s'émerveille longuement de la couverture de plastique transparente qui protège mon passeport. J'en reste sans voix ; je ne vois pas d'autre cause à cet état qu'un abus de somnifères, la veille au soir.
Comme d'habitude je n'ai droit qu'à mon crayon de plombNon, les Québecois n'écrivent pas avec des crayons en plomb... traduisez par "crayon à papier"., mon CX2Petit ordinateur, de la taille d'une grosse calculatrice, servant à effectuer de calculs de navigation. Je l'utilise à la place du CR3, mon CR3Le CR3 est au CX2 ce que le boulier est à la calculatrice. Néanmoins, le CX2 ne permettant pas de calculer des altitudes vraies, j'utilise le CR3 pour le faire. Si vous avez pris ce blog en cours de route, je vous recommande la lecture de "Coming Out" (Octobre 2007) qui vous donnera une idée de ce que fût à mes yeux le CR3 au commencement de ma formation. Merci à François qui me décomplexa à ce sujet., ma calculatrice que Nicole prend soin de réinitialiser afin d'effacer toute formule qui serait restée en mémoire. Tout autre élément susceptible de me permettre de tricher doit rester dans mon sac. Comme d'habitude, Nicole sort de son tiroir une règle des distances, deux feutres non permanents et une gomme qu'elle me tend. Comme d'habitude, je lui signe un chèque en remerciement de la « bienveillance » qu'elle va bientôt me témoigner. Comme d'habitude, je me débarrasse de ma veste et de mon sac que je range dans un vestiaire. Comme d'habitude, elle m'adresse un laconique :

-Pas de téléphone sur vous ? Pas de pagetteParfois, petite, voire minuscule page sur laquelle on écrit très, très petit pour pouvoir tricher à l'examen. A moins qu'il ne s'agisse juste d'un équivalent pas très sexy pour "pager" ou "bipeur"... ?
- Non, rien. Finalement, on finit par prendre des habitudes ici... on est un peu comme à la maison.
- Ah ? Vous trouvez ? Ouinnn, peut-être...


Et toujours ce même regard étrange qui semble voir de l'autre côté de moi...

[ Voix off ] : Bon OK, c'est pas grave... on va la laisser dormir encore un peu.

Nicole attrape finalement deux chemises de carton qui contiennent les documents de travail en français et en anglais et les cartes de navigation. Nous entrons finalement dans la salle d'examen.

- Donc vous avez deux heures pour la navigation et 1h30 pour la météo. Venez me voir lorsque vous avez fini la navigation et validé le test... Bonne chance.

La porte se referme tout doucement derrière elle, emplissant la salle d'un silence feutré qui me donnerait presque l'impression d'être seul au monde si ce n'était, face à moi, le faux miroir qui permettra à Nicole de me surveiller discrètement. Si tant est qu'un miroir sans tain de trois mètres sur un puisse vraiment être discret, bien entendu...
Je comprends, en posant mes yeux sur le moniteur LCD, que les deux modules de tests ne sont pas enchaînés et que je n'ai pas d'autre choix que de commencer par la navigation. Ainsi soit-il.
J'examine rapidement les documents qui serviront de supports aux questions de l'examen : une carte VNC, une carte LO, des NOTAM, des extraits de CFS et l'énoncé de la navigation qui comporte aussi les paramètres météo en route ; puis des GFA, une carte du temps significatif 700mb, des TAF, des METAR, un PIREP, un SIGMET pour la météo. Je suis presque détendu.

Je clique sur les premiers boutons du logiciel d'examen, le compte à rebours se met en branle. 120 minutes pour convaincre. La première question est claire et précise : « Lors d'une navigation à l'estime, qu'est-ce qu'un position air » ? J'en tomberais presque de ma chaise.

[ Voix off ] : Hein ???? D'où ça sort, ça, « position air »???

Ce test commence mal ; je n'ai jamais lu, ni entendu ce terme, j'en suis certain. J'ai beau faire tous les efforts du monde pour faire remonter l'information du tréfonds de ma mémoire, rien à faire. Aucune des réponses proposées ne m'évoque quoi que ce soit que je connaisse. J'analyse à nouveau chaque mot clé de chaque réponse possible. Mes synapses restent inertes, électro-encéphalogramme plat. Am-stram-gram, pique et pique et collégram... Réponse A ! Je m'empresse de passer à la question suivante et d'oublier cette mauvaise blague du rédacteur de l'examen.
La suite du test ne me réserve pas d'autre surprise. Seules quelques questions sur les interceptions de radiales, sur les VOR, ADF et autres GPS me déstabilisent un peu sans vraiment me bloquer.
Puis vient toute la partie navigation proprement dite. Ce sera un vol VFR sur bi-moteur au départ des îles de la Madeleine (Québec), direct VOR de Charlottetown (Ile du Prince Edward), direct VOR d'Halifax (Nouvelle Ecosse), puis direct aéroport d'Halifax. Le menu du jour est pimenté de retournement de carte, de calculs de cap, de distances, de vitesse-sol, de consommation essence, de taux de montée, de temps en vol et d'heure estimée d'arrivée... rien de vraiment exotique, mais le tout est réparti sur la carte VNC et la carte LO. Le but du jeu est donc de contraindre le candidat à passer de l'une à l'autre et à gérer les informations en fonction des spécificités et de l'utilité de chaque carte. Par exemple, la carte VNC a une échelle unique au 1:500.000ème et reproduit quasiment tout ce que l'on voit au sol. La LO, elle, a plusieurs échelles, les distances n'y sont pas du tout constantes, et elle ne renseigne le pilote que sur les zones contrôlées ou non, les fréquences radio, les voies et routes aériennes, et les aides à la navigation qui les relient. Evidemment, l'exercice a été miné de quelques pièges que le temps, cette fois largement suffisant, me permet de déjouer.
Je termine le test de navigation en 1h30 et utilise l'intégralité des 30 dernières minutes pour revoir toutes mes réponses, et surtout pour refaire et confirmer tous mes calculs. Je valide enfin mon test à quelques secondes de la fin du temps règlementaire. Les jeux sont faits.

Quelques instants plus tard, la grosse imprimante laser de Nicole délivre le résultat de mon test qui lui a été envoyé via le réseau informatique du centre des examens de Montréal. Incapable de d'imaginer comment s'est vraiment passé mon examen, je suis quelque peu fébrile, dansant d'un pied sur l'autre et tapotant nerveusement de mes doigts le comptoir. Je n'ai pas eu l'impression d'être à la peine comme les fois précédentes, mais je ne peux en tirer la moindre conclusion. Capable du pire comme du meilleur, je ne peux que rester dans l'expectative.

- Vous voulez connaître votre résultat maintenant ?
- Heuuu... Arggghh !


Nicole n'a pas la moindre idée du problème existentiel qu'elle vient de créer par cette seule petite question. Vouloir ou ne pas vouloir. Savoir ou ne pas savoir...
A l'évidence, si le résultat est mauvais, il y a de fortes chances que je me décompose sur place et sabote littéralement le test de météo qui va suivre. En revanche, si j'ai réussi ce test de navigation, il y a de très fortes chances pour que la bonne nouvelle fasse office de dopant pour le prochain test, dans quelques minutes, et me transporte vers la joie du succès.

- Bon Ok, allez-y, dites-moi...

Dans un petit sourire mal dissimulé, Nicole me tend la feuille de résultat. Le premier mot que je lis est « REUSSITE », précédé d'un modeste mais, pour l'instant, satisfaisant 68%. Yessssss ! Yes! Yes! Je sens le plaisir et la bonne humeur investir la moindre parcelle de mon corps dont chaque muscle se relâche en une seconde.
Je parcours en diagonale, sur la deuxième feuille, la liste des points à revoir et qui correspondent aux erreurs que j'ai commises. Aucun ne fait référence aux calculs ; ce qui indique que je les ai tous réussis. Et c'est probablement ce qui me satisfait le plus.

Je retiens une grande leçon de ce test de navigation : Am-stram-gram... ça ne marche pas !

[A suivre...]