jeudi 6 mai 2010

Bain de pieds.

Tête baissée, les genoux fléchis et les bras pendant dans le vide, je fixe mes minuscules doigts de pieds accrochés aux rebords du podium en béton sur lequel je viens de monter. L’air chaud et moite empeste le chlore et s’emplit petit à petit des cris aigus d’enfants surexcités qui, prenant cet inhabituel instant comme une récréation, se sont mis à courir dans tous les sens. A mes pieds, des milliers de mètres cubes d’une eau bleue presque trop artificielle. A se demander quel farceur a jeté dedans le bloc bleu des toilettes… J’attends avec inquiétude le signal de départ du maître d’école qui choisira, à l’issue de ce test de natation, les élèves qu’il enverra une fois par mois participer à une journée de voile. Cette piscine me semble immense et les 25 mètres qui me séparent de l’autre « rive » sont à mes yeux une éternité. Je me demande ce qu’il adviendra de moi dans quelques secondes, et si je sortirai vivant de cette aventure. Je ne sais même pas pourquoi je me suis porté volontaire pour cette journée de voile mensuelle… Je n’ai que neuf ans et je n’ai aucune passion pour ce qui flotte. Et surtout… je ne sais même pas nager.
Ce fragment de mon enfance illustre assez bien la façon que j’ai toujours eu d’aborder la vie. Je me suis lancé en aviation exactement comme je me suis jeté dans cette piscine : parfaitement conscient de mes limites, mais déjà convaincu de ma capacité à lutter pour survivre.
Mais je prends conscience aujourd’hui que mes limites ne se situent probablement pas là où je les avais vues il y a presque trois ans…

Voilà exactement sept mois que j’ai passé et réussi ma licence professionnelle de pilote. Pour autant, n’ayant toujours pas réglé mon problème récurrent de légitimité, il m’arrive encore de me demander ce que je fais là. Même le petit carnet bleu – nouveau format de la licence canadienne de pilote - arrivé en décembre dernier dans ma boîte aux lettres n’aura pas vraiment réussi à me remettre les idées en place quant à ce nouveau « statut ». J’en veux pour preuve ma réponse spontanée à la question qui me fût récemment posée par un passager de nolisement chez ExactAir :

- Vous pilotez ?
- Euh… non, non, je suis « juste » en formation !

Encore un petit effort, et je nettoierai bientôt les toilettes de la compagnie…

J’ai commencé cette formation de pilote en septembre 2007. A cette époque, je me faisais un monde de mon âge, de mon parcours scolaire et professionnel, passablement convaincu que mon profil faisait de moi un individu totalement hors normes pour le métier. Une sorte d’outsider essoufflé et vieillissant pris dans le palpitant vertige d’une trompeuse utopie de quarantenaire. Je conjuguais alors, au présent comme au futur, les verbes « pouvoir » et « vouloir » sur des post-it électroniques qui cohabitaient avec des formules de calcul aéronautique sur le fond d’écran de mon ordinateur ; et je m’apprêtais à tirer un trait définitif sur un amour propre déjà plein de bosses, suite à mes premières tentatives de jongleries mathématiques.
Deux ans et demi et deux licences plus loin, les post-it ont fait place à une évidence cruelle qui me saute quotidiennement à la figure : ce ne sont pas mes capacités intellectuelles qui me font défaut, mais simplement la capacité à croire. Croire en moi, croire au destin que l’on se forge, croire au possible. Et aussi croire ceux qui croient en moi et que je soupçonne si souvent d’une trop amicale ou trop affectueuse indulgence. Je n’ai jamais appris à conjuguer le verbe « croire ». Entendez par là que le concept même de réussite, en ce qui me concerne, est à mes yeux comme l’une des millions de chances que j’aurais de gagner au loto.
Il aura donc fallu bien des questionnements et des incertitudes, bien des discussions avec mes instructeurs, ou encore avec d’autres pilotes ou instructeurs d’autres écoles pour me rendre compte, finalement, que je n’étais pas si différent d’eux et que mes difficultés n’étaient pas si éloignées de celles auxquelles eux-mêmes avaient été confrontés. Eux aussi ont douté, trébuché, échoué. Eux aussi ont eu leur lot de découragements et leurs moments de grande solitude. Mais tous, comme moi, sont arrivés à atteindre leur objectif. La seule différence est que la plupart d’entre eux « omettent » d’évoquer leurs échecs, leurs notes de passage, leurs demi-ratages ou leurs médiocres victoires, et se gardent bien, par fierté mal placée ou par le fait d’une arrogance de jeunesse, de parler de leurs doutes, de leurs failles. Car l’aviation est un milieu machiste où la faiblesse et l’émotion n’ont pas leur place. La fêlure qui laisserait passer la lumière serait un déshonneur plutôt qu’un aveu d’humanité… Mais à 45 ans passés, je préfère laisser ce genre de considération de côté et me voir tel que je suis des deux côtés de la médaille.

Fort de ce constat d’égalité, je suis donc remonté sur le podium et me suis de nouveau jeté dans le bain. Et sur le mur de béton, à l’autre bout de la pataugeoire, je vois chaque jour, écrits en grosses lettres, trois mots qui sont devenus depuis le début de l’année mon unique obsession : INSTRUCTEUR CLASSE IV. Un peu comme on écrirait le mot ARRIVÉE pour signifier la fin de la course… Car c’est bien d’une course dont il s’agit, surtout en cette période de l’année où s’annonce la venue des cadets de l’air qu’il faudra instruire pendant sept semaines durant les mois d’été. Il s’agit donc d’être prêt à temps.

Ce sont des impératifs financiers et des considérations d’objectifs qui m’ont amené à changer mon fusil d’épaule quant à la suite à donner à ma formation de pilote commercial. Une qualification d’instructeur permettant de commencer à travailler et « vivre » plus rapidement du pilotage, j’ai reporté à d’autres lunes ma qualification multi moteur/IFR. Et, bien qu’il me soit souvent arrivé de me demander qui j’étais pour oser me permettre cette ambition, j’avoue que j’étais, depuis quelques temps déjà, enthousiaste à l’idée qu’on me donne un jour la chance et la responsabilité d’enseigner le pilotage, et de rendre plus heureux que je ne l’ai été de futurs pilotes en herbe.

La plupart des jeunes pilotes sortant d’une formation CPL (Commercial Pilot Licence) se lancent dans l’instruction principalement pour monter leurs heures de vol. On ne saurait leur en vouloir vraiment, compte tenu de leurs objectifs (la ligne, le plus souvent) dans ce monde en mouvance perpétuelle, où rien n’est jamais acquis et où l’aptitude à l’opportunisme tient plus du mode de (sur)vie que du trait de caractère. Cela étant, il est regrettable de voir que l’instructeur, le vrai, est une espèce en voie d’extinction, et que le métier tend de plus en plus à être fait par nécessité plutôt que par passion ou vocation. D’autant plus que l’un des effets pervers - et non le moindre - de cette situation est tout simplement un tirage vers le bas de la qualité de l’enseignement.
L’instruction m’est toujours apparue comme une profession emprunte de noblesse lorsque exercée avec passion et honnêteté. On y transmet sa passion et son expérience, on y enseigne l’art du vol, on y inculque une culture, une attitude ; mais surtout, on apprend au néophyte à savoir survivre dans un environnement en constante évolution, souvent hostile et déstabilisant, et pour lequel il n’est pas fait. Le tout dans une grosse boite de conserve volante dans laquelle ledit néophyte, bombardé d’informations, de sollicitations et de questions de toutes sortes, n’est pas nécessairement dans les meilleures dispositions. Je trouve la situation particulièrement cocasse et inhabituelle, le challenge plutôt tentant, et il ne fait aucun doute pour moi que je prendrai un plaisir certain à m’installer « à droite » pour enseigner ce que je sais. Voire même ce que je ne sais pas encore, puisqu’on donne pour acquis, dans le milieu, qu’enseigner aux autres est le meilleur moyen d’apprendre à soi-même, ou du moins de consolider ses connaissances. Et c’est en grande partie l’objet de ma démarche, alors qu’il m’a été si difficile de « fixer » dans ma mémoire la somme colossale d’informations nécessaire à ma progression. « Quitter le nid » avec une expérience aussi insignifiante que celle d’une licence professionnelle me paraît à la fois inconcevable et illusoire, et je veux pouvoir m’imprégner d’un savoir et d’une expérience qui me vaudront le respect de mes pairs et la crédibilité à laquelle j’aspire. L’instruction est donc la seule option envisageable.

Les aspects pédagogiques et psychologiques de l’instruction, ainsi que la relation élève-instructeur sont parmi ceux qui m’intéressent tout particulièrement. Travailler, entre autres, sur la création et la mise en place d’outils qui permettraient aux élèves-pilotes de s’approprier la connaissance de façon plus rapide, plus simple et ludique est un des objectifs que je me fixerai à plus ou moins brève échéance. Tout reste à faire dans ce domaine, et mon expérience professionnelle passée dans les technologies de l’information devrait me permettre « d’inventer » quelques raccourcis et supports dont les étudiants seraient les premiers bénéficiaires. Ces trois dernières années passées ici m’auront permis de faire quelques constats et d’établir une « liste de courses » déjà conséquente. De quoi occuper sainement et à bon escient les longues périodes d’hiver qui nous clouent au sol.

Néanmoins, une question reste posée depuis que sont apparues mes premières velléités d’aspirant-instructeur : comment se sentir légitime, comment gérer efficacement et intelligemment la formation d’élèves pilotes, comment leur inculquer les connaissances nécessaires et faire naître en eux l’assurance qui les portera vers leur dessein lorsqu’on a soi-même été autant confronté au doute, que l’on a eu tant de mal à croire en son propre potentiel ; lorsque, la tête dans le guidon, on a eu tant de difficulté à gérer sa propre formation et à trouver la méthode idéale ?
Je n’ai trouvé qu’une réponse à cette question : « tais-toi et nage ! »…
Après tout, avec ma réussite toute neuve de l’écrit de la qualification d’instructeur classe 4, je suis déjà bientôt sur le sable. Trop tard pour les questions.

14 commentaires:

Pilote.ca a dit…

Life's battles don't always go to the stronger or faster man ...
But sooner or later, the man who wins is the man who thinks he can ...

ATPLA01 a dit…

Tu vas faire un bon instructeur, tu as le feeling.

Stay cool anyway ;-)

François
LFBO

LJ35 a dit…

Tout être humain, et donc tout pilote, a parfois des doutes sur sa capacité à entreprendre. Les gens qui n'ont jamais de doute, qui sont toujours sûrs d'eux, ça existe. A titre personnel, je ne les fréquente pas parce qu'ils m'agacent rapidement. A titre professionnel, je n'ai aucune envie de voler avec eux, parce qu'en aviation, quelqu'un qui ne doute jamais, c'est quelqu'un de dangereux.

Tu écris "Ils se gardent bien, par fierté mal placée ou par le fait d’une arrogance de jeunesse, de parler de leurs doutes". C'est un peu sévère. Personnellement, je n'ai pas spécialement eu envie de trop parler de mes doutes sur mon blog, qui est un peu une vitrine virtuelle, et dont je ne connais pas tous les lecteurs. Mais des doutes, pendant ma formation, j'en ai eu, et je ne les ai pas gardés pour moi, j'en ai parlé à des amis.

Bref, ça ne me choque pas qu'on n'évoque pas ses doutes publiquement sur un blog, mais il est dommage que, en tête à tête pendant ta formation, personne ne t'ait dit, pour te rassurer, que tout le monde en avait, des doutes.

Je pense que tu prends la bonne direction en t'orientant vers l'instruction, et vu ta façon d'en parler, nul doute que tu feras un très bon instructeur !

Bon courage pour aller jusqu'au bout du bassin pour cette nouvelle longueur ! :-)

Anonyme a dit…

Je suis d'accord avec les trois précédents messages. Avec ta façon de voir l'instruction, tu seras sans doutes un bon instructeur. Et comme tu dis, tais-toi et nage, laisse venir les choses à toi... Bon courage pour le final, je suis certain que ça va bien aller.
En tout cas, on risque d'avoir plein de nouvelles aventure à se mettre sous la dent bientôt... et ça c'est une bonne nouvelle.

Phil.

Simon-Mathieu a dit…

Comme toujours, c'est très bien écrit. Bonne chance dans ton cheminement! Je pense que le doute fait progresser encore plus que la confiance!

Mathieu a dit…

Salut Thierry !

Il me tardait de te relire, et quel plaisir de voir un article "2010".

Et je suis sûr de te voir cet été avec le polo EA marqué INSTRUCTEUR avec pleins de "bleus" autour de toi ;)

@+

Mathieu

greg a dit…

Hey !

Je n'étais pas revenu sur ton blog depuis l'année dernière... je vois que tu as ajoute le mien dans tes liens... merci !
Pour ce qui est de l'instructor rating, c'est que du bonheur... c'est dur, ca demande pas mal de remise en question, il y évidemment des doutes et des questionnements a la clé, mais c'est un superbe métier ! Je suis sur que tu vas t'éclater a faire passer ton enthousiasme aux plus "jeunes". Aucun doute qu'avec ta philosophie, tu feras un bon instructeur...
Et continue d'alimenter tes "post it électroniques" ;-)

all the best for your future !

Greg (canadafly)

Franck a dit…

Salut l'Ours Volant !

Alors, quelles sont les nouvelles ? Enfin instructeur avec les cadets ? Je suppose que oui, vu l'absence de news... tu dois être bien occupé ? Tant mieux pour toi, tu l'as bien mérité... et je suis convaincu que tu as le talent et l'intelligence pour l'instruction. Allez, n'oublie pas tes lecteurs quand même ! Même ma vieille tante est fan de ton blog !!! Ahahaaa!

Franck

Jean-Baptiste a dit…

Ne doute pas. On est tous toujours en train d'apprendre.

Il existe des pilote qui relatent leurs erreurs passées et en font partager l'expérience aux autres. Ce sont les meilleurs.

Il y a beaucoup d'instructeurs qui le sont seulement pour monter des heures. Les autres, ceux qui veulent faire partager une passion, ceux qui veulent faire l'apprentissage de bons pilotes plutôt que former aux flight tests, acquièrent une réputation qui leur amène des élèves. Tu seras de ceux-là.

Bonne suite!

PilotBear a dit…

Merci les gars pour tous ces encouragements. Vous verrez dans un prochain billet que les choses ne se sont pas déroulées comme prévu et que mes rêves d'instruction se sont quelque peu transformés en cauchemars...
Stay tuned !

PilotBear

Cécile a dit…

Salut pilotbear !

J'ai entendu parler y pas bien longtmeps de ton histoire dans ton école de pilotage... pas fun tout ça, hein !
J'étais sûre que tu serais près à l'été. C'est sûr que les écoles ici font bien ce qu'elles veulent et sont là pour faire du cash. je sais de quoi je parle, j'ai eu la même expérience dans une autre école à québec ! Depuis je suis passée à autre chose, j'ai repris mon métier d'avant et je suis heureuse de même...
Mais si c'est vraiment ce que tu veux, lâche pas et te laisses pas défaire par ds trous d'cul qui pensent qu'à eux autres ! C'est un milieu très spécial, tu dois le savoir. Et quand tu le sais, tu peux mieux gérer ton affaire.
En passant, ton blog est super bien écrit, et ça manque de lire de nouveau épisodes...

Bon courage.

C.

ARNAUD a dit…

Bonjour monsieur

J'ai lu votre blog avec beaucoup d'intérêt (et de plaisir aussi)et j'aimerais profiter de votre expérience pour m'orienter dans mon choix d'école de pilotage. J'ai bientôt 40 ans et je souhaite changer de métier après m'être fait "remercier" par l'entreprise qui m'employait depuis presque 20 ans. J'ai une grande passion pour l'aviation et j'ai entrepris des démarches pour aller étudier au Québec. Mais je reste indécis sur le choix de l'école... Quels sont d'après vous les critères à considérer pour le choix d'une école ? Et d'après votre expérience, le Québec est-il le meilleur choix que l'on peut faire à mon âge ? Feriez-vous les choses autrement, d'après votre expérience là-bas ou bien êtes-vous content de ce que vous y avez trouvé ?
Merci de vos conseils.
Arnaud.

PilotBear a dit…

Bonjour Marco !
Merci de votre fidélité. Je serai ravi de répondre à vos questions.
Contactez-moi sur pilotbear008"chez"gmail.com afin que je puisse vous répondre par mail.

PilotBear

Anonyme a dit…

Bonjour !

J'ai 32 ans et je vais démarrer un PPL (je fais mon vol d'initiation samedi).

Je dévore tous les blogs de pilotes que je peux trouver, et je suis tombé sur le tien cette après midi. Quelles sont les nouvelles depuis ?

A te lire, j'aimerais t'avoir comme instructeur pour débuter ma formation !

Bon courage

Jérôme (alias Sterdex sur aéronet)