mardi 30 août 2011

Acte III, scène 2...

C’était le 17 mai dernier :

- Bienvenue dans l’instruction !

Voici le mot de la fin d’une étonnante tragi-comédie à trois personnages qui s’est jouée le temps d’une demi-journée. Les costumes sont de circonstance et le décor, ici à 1000 pieds d’altitude, est digne d’un matin chagrin de fin d’automne. Au menu météo, le printemps qui peine encore à prendre la place d’un hiver qui a forcément trop duré n’avait à proposer aujourd’hui qu’une purée de pois bien arrosée, et vite refroidie par des vents changeants et capricieux.

Le cadeau est emballé dans un sourire aussi chaleureux que la main qui se tend vers moi en guise de félicitations, et ces trois mots prononcés par l’examinateur qui vient de terminer mon test d’instructeur classe 4 sonnent à mon oreille comme un sésame. Mieux encore, comme une délivrance. La fin d’un cauchemar dont j’avais fini par penser ne jamais pouvoir me réveiller.
La main de Stéphane, mon instructeur, se joint dans un même temps à celle de l’examinateur. Pleinement conscient qu’il est des instants qui font basculer une vie et que celui-ci en est peut-être un, je me promets à cette seconde de ne plus jamais oublier ce moment. Une bouffée d’émotion me serre la gorge, étouffant aussitôt les quelques mots que je voudrais prononcer. Je laisse mes deux interlocuteurs croire au bonheur... ils ne connaîtront jamais la vraie cause de ce trouble instant.

Les yeux de Stéphane cherchent dans les miens l’expression d’une exaltation à laquelle je ne m’abandonnerai pas. Et pour cause, je ne suis évidemment pas satisfait du vol que je viens de faire et qui restera comme une vilaine tache de gras sur le beau costume que je m'apprête à endosser. Un ou deux vols supplémentaires avant le test pour me dérouiller de ces dix mois loin du manche n’auraient certainement pas été superflus ; mais mes finances ne m’ont pas permis de travailler autant que je l’aurais souhaité. Je ne suis donc pas vraiment convaincu de devoir sauter de joie et me contente simplement de me décrisper et de laisser retomber la pression de l’examen dans un demi-sourire emprunté.
En revanche, je suis plutôt fier de mes présentations au sol ; celles-là mêmes qui, il y a encore trois mois, m’avaient paru insurmontables et bien au-dessus de mes capacités d’enseignement. Ce « cours au sol» était propre, précis, maîtrisé, professionnel, et d’un niveau largement supérieur à ce que j’avais « livré » lors de mes deux précédentes tentatives, voici maintenant un an. D’ailleurs, s’il est un moment où je me suis réellement senti instructeur depuis le début de cette formation, c’est justement pendant ces deux heures de « cours préparatoires ».
Il faut dire que la stratégie de « mise en condition » du candidat déployée par l’examinateur a été à la fois intelligente et efficace. Car s’il y a d’un côté les testeurs qui font fi des « préliminaires » et vous bombardent froidement de questions d’entrée de jeu, il y a aussi ceux qui, plus subtiles et pédagogues, vous amènent, l’air de rien, à leur donner les réponses qu’ils attendent en établissant avec vous une relation et une discussion quasi informelles. C’est un vrai talent qui demande psychologie, intelligence et empathie, et que peu de gens possèdent, notamment dans ce milieu.
Sans aucun doute, je dois aussi cette réussite à mon instructeur qui, s’affranchissant de mon stress et de mes complexes, a su, dès les premiers cours, m’apporter les clés qui me manquaient et, surtout, me rendre peu à peu, cours après cours, la confiance qui m’avait quitté depuis si longtemps. Je vous entends d’ici penser qu’il n’a jamais fait que son travail d’instructeur… Oui, justement… il l’a fait.

Le plus difficile reste maintenant à faire : devenir quelqu’un dans un monde ou je ne suis rien ni personne, où l’on ne m’attend pas, et où mon atypisme, s’il fait parfois l'enthousiasme, voire l’admiration de certains, peut aussi malheureusement refroidir plus d’un chef-instructeur. Un monde où le vécu d’un homme, s’il est un gage de sérieux et de maturité, peut également devenir un handicap sur le boulevard des préjugés.
A mon âge, et malgré les beaux discours des « vendeurs de licences », trouver un poste d’instructeur dans une école de pilotage ne sera pas une sinécure et je m’attends à quelques difficultés. Je pourrais bien avoir à aller chercher moi-même mes étudiants. Cependant, j’ai un gros avantage sur de nombreux autres instructeurs qui choisissent de suivre leur formation au Québec pour sa francophonie : je suis bilingue et je peux très facilement instruire en anglais. Or, dès demain, en plus de ma toute nouvelle qualification d’instructeur, j’aurai très certainement un passeport Canadien en poche…
Désormais, d’un océan à l’autre, le terrain de jeu s’agrandit.